Biais cognitifs
Le biais rétrospectif : après coup, tout semblait prévisible
Le lendemain d'une élection, d'un match ou d'une faillite, les explications abondent, et chacun a le sentiment que le résultat « se voyait venir ». La veille, pourtant, personne n'en était sûr. Cette fiche décrit cette illusion de la mémoire et montre pourquoi elle nous empêche d'apprendre de nos erreurs et nous rend injustes envers ceux qui décident.
L'idée en bref
Le biais rétrospectif (hindsight bias) est la tendance, une fois que l'on connaît l'issue d'un événement, à surestimer la probabilité qu'on lui aurait donnée avant. Il a deux aspects. Nous jugeons l'issue plus prévisible qu'elle ne l'était, et nous nous souvenons mal de ce que nous pensions réellement avant de savoir. En français courant, c'est le « je le savais bien ».
Le psychologue Baruch Fischhoff, alors doctorant à l'université hébraïque de Jérusalem, où il travaillait auprès d'Amos Tversky et de Daniel Kahneman, en a donné la première démonstration expérimentale en 1975. Le titre de son article résume l'idée : « Hindsight ≠ foresight », la vue après coup n'est pas la prévision.
Connaître la fin change le souvenir du début
Dans son expérience de 1975, Fischhoff avait procédé autrement. Il faisait lire le récit d'un épisode historique peu connu, une guerre entre les Britanniques et les Gurkhas du Népal au début du XIXe siècle, en indiquant à certains lecteurs une issue et à d'autres aucune. Ceux qui connaissaient une issue la jugeaient nettement plus probable que ceux qui ne la connaissaient pas, et pensaient qu'ils l'auraient devinée sans qu'on la leur dise.
Le mécanisme proposé est le suivant. Dès que nous apprenons une issue, nous réorganisons ce que nous savions pour en faire une histoire cohérente. Les faits qui annonçaient cette issue prennent du relief et les autres s'effacent. L'état d'incertitude dans lequel nous étions devient alors très difficile à retrouver. C'est une forme de malédiction du savoir appliquée à soi-même.
Juger une décision sur son résultat
La conséquence la plus importante concerne l'évaluation des décisions. Si l'issue paraît évidente après coup, celui qui ne l'a pas prévue paraît négligent. Jonathan Baron et John Hershey ont montré en 1988 que l'on juge une même décision, prise avec les mêmes informations, plus sévèrement quand elle a mal tourné. Ils ont appelé cela le biais de résultat.
L'exemple vaut pour un parent comme pour un enseignant. Dire « Tu vois, je t'avais bien dit que tu n'aurais pas dû choisir cette option » à un adolescent qui a échoué suppose que l'échec était prévisible au moment du choix, ce qui est rarement certain. Il apprendra davantage si l'on reprend avec lui ce qu'il savait à ce moment-là, ce qu'il pouvait savoir et ce qui a tenu au hasard.
Quand s'en servir
Pensez au biais rétrospectif chaque fois que vous regardez en arrière :
- quand vous faites le bilan d'un projet, d'un placement ou d'un recrutement ;
- quand vous jugez la décision de quelqu'un d'autre en connaissant ses conséquences ;
- quand vous lisez une explication très convaincante d'une crise ou d'un succès, écrite après les faits ;
- et quand vous avez l'impression d'avoir « toujours su » quelque chose que vous n'avez pourtant jamais dit ni écrit.
Limites et pièges
L'effet est bien établi. Deux méta-analyses, celle de Jay Christensen-Szalanski et Cynthia Willham en 1991, puis celle de Rebecca Guilbault et de ses collègues en 2004, confirment son existence, avec un effet moyen modeste. La synthèse de Neal Roese et Kathleen Vohs, en 2012, le décrit dans des domaines très variés, de la médecine à la justice et à la finance. Sa force dépend toutefois des situations : il est plus marqué pour les issues négatives et pour les événements dont on peut facilement raconter l'enchaînement.
Il résiste aux avertissements. Prévenir les gens de l'existence du biais ou leur demander de faire un effort ne le réduit guère. La technique qui donne les meilleurs résultats consiste à imaginer comment une autre issue aurait pu se produire et à en chercher les raisons. Elle a une limite, montrée en 2002 par Lawrence Sanna, Norbert Schwarz et Shevaun Stocker : si l'on demande trop de scénarios, la difficulté à les trouver renforce l'impression que l'issue réelle était inévitable.
Tout n'est pas imprévisible pour autant. Le biais n'empêche pas que certains aient vu venir l'issue, ni que des critiques après coup soient justifiées. Certaines issues étaient réellement annoncées par des signaux clairs, et certaines personnes les avaient signalées. La bonne preuve est une trace datée d'avant l'événement, pas un souvenir.
Il a un coût pour l'apprentissage. Si nous croyons avoir toujours su, nous ne voyons pas ce que l'événement devrait nous apprendre. Il rend aussi trop confiant pour la suite : un passé qui paraît prévisible fait croire que l'avenir le sera aussi.
Pour aller plus loin
- Le pré-mortem — utiliser la force du regard après coup avant de décider, en imaginant l'échec à l'avance.
- La pensée probabiliste — une bonne décision peut mal tourner, et l'inverse.
- La malédiction du savoir — la même difficulté à retrouver l'état d'esprit de celui qui ne sait pas.
- Que valent les modèles mentaux ? — pour situer cet effet parmi les résultats solides et les résultats discutés.
Sources principales : Baruch Fischhoff, « Hindsight ≠ foresight: the effect of outcome knowledge on judgment under uncertainty », Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance (1975) ; Baruch Fischhoff et Ruth Beyth, « “I knew it would happen”: remembered probabilities of once-future things », Organizational Behavior and Human Performance (1975) ; Jonathan Baron et John Hershey, « Outcome bias in decision evaluation », Journal of Personality and Social Psychology (1988) ; Jay Christensen-Szalanski et Cynthia Willham, « The hindsight bias: a meta-analysis », Organizational Behavior and Human Decision Processes (1991) ; Rebecca Guilbault et al., « A meta-analysis of research on hindsight bias », Basic and Applied Social Psychology (2004) ; Neal Roese et Kathleen Vohs, « Hindsight bias », Perspectives on Psychological Science (2012) ; Lawrence Sanna, Norbert Schwarz et Shevaun Stocker, « When debiasing backfires », Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition (2002).