Biais cognitifs

L'erreur fondamentale d'attribution : expliquer par le caractère ce qui tient à la situation

Une voiture vous coupe la route : son conducteur est un chauffard. La semaine suivante, c'est vous qui coupez la route à quelqu'un : vous étiez en retard pour récupérer votre enfant et vous n'aviez pas vu le clignotant. Cette fiche décrit cette différence de traitement entre les autres et nous, et précise ce que la recherche en a confirmé et corrigé.

L'idée en bref

L'erreur fondamentale d'attribution (fundamental attribution error) est la tendance à expliquer le comportement d'une personne par ce qu'elle est (son caractère, ses intentions et ses capacités) en sous-estimant le poids de la situation dans laquelle elle se trouve (les contraintes, les consignes, le hasard et le rôle qu'on lui a donné). En psychologie, une « attribution » est l'explication que l'on donne d'un comportement.

L'expression a été proposée en 1977 par le psychologue Lee Ross, de l'université Stanford. Elle s'appuie notamment sur une expérience d'Edward Jones et Victor Harris publiée en 1967. Beaucoup de chercheurs préfèrent aujourd'hui le terme plus neutre de « biais de correspondance », parce qu'il n'est pas certain que ce penchant soit toujours une erreur, ni qu'il soit « fondamental ».

Voir une opinion là où il y a une consigne

Dix ans plus tard, Lee Ross, Teresa Amabile et Julia Steinmetz ont montré la même chose avec un jeu de questions. Des étudiants sont répartis au hasard, devant tout le monde, en deux rôles. Les uns inventent des questions difficiles à partir de leurs propres connaissances, et les autres doivent y répondre. Les seconds échouent évidemment souvent, puisque chacun connaît des choses que les autres ignorent. À la fin, les spectateurs, et les candidats eux-mêmes, jugent pourtant les questionneurs plus cultivés que les candidats. L'avantage donné par le rôle a été pris pour une qualité de la personne.

L'explication la plus simple de ce penchant tient à ce que nous voyons. Quand nous observons quelqu'un, c'est la personne qui occupe notre attention, et la situation reste à l'arrière-plan. Ses contraintes nous sont souvent invisibles : nous ne savons pas qu'elle a mal dormi, qu'on lui a donné une consigne ou qu'elle vient de recevoir une mauvaise nouvelle. Pour nous-mêmes, nous disposons de toutes ces informations.

En classe : paresse ou circonstances ?

Une expérience célèbre illustre le poids des circonstances. En 1973, John Darley et Daniel Batson ont demandé à des étudiants en théologie de se rendre dans un autre bâtiment pour y faire un exposé. Sur le chemin, un homme était affalé dans une encoignure, en apparence mal en point. Parmi les étudiants à qui l'on avait dit qu'ils avaient du temps, près des deux tiers se sont arrêtés pour l'aider. Parmi ceux à qui l'on avait dit qu'ils étaient en retard, environ un sur dix l'a fait. L'étude ne portait que sur quarante participants, mais une simple contrainte de temps y a compté plus que les convictions religieuses.

Quand s'en servir

Pensez à ce biais quand vous êtes sur le point de conclure quelque chose sur la personnalité de quelqu'un à partir d'un comportement :

Limites et pièges

L'effet de base est bien reproduit, sa portée est discutée. Le résultat de Jones et Harris a été retrouvé de nombreuses fois. Son interprétation est moins simple qu'il n'y paraît : les textes fournis étaient argumentés, et il n'est pas absurde de penser qu'un auteur convaincant croit un peu à ce qu'il écrit.

Il n'est pas universel. Joan Miller a montré en 1984 que des adultes indiens expliquaient les comportements par le contexte plus souvent que des adultes américains, et des travaux ultérieurs, comme ceux de Michael Morris et Kaiping Peng en 1994, ont retrouvé des différences comparables entre participants américains et chinois. Le penchant existe ailleurs, mais il est plus faible dans les cultures qui accordent plus d'attention aux relations et au contexte. L'adjectif « fondamental » est donc excessif.

L'asymétrie entre soi et les autres est moins nette qu'on ne le dit. L'idée que nous expliquons nos propres actes par la situation et ceux des autres par le caractère a été proposée par Edward Jones et Richard Nisbett en 1971. Une méta-analyse de Bertram Malle, en 2006, portant sur plus d'une centaine d'études, a trouvé que cette asymétrie est en moyenne très faible. Elle apparaît surtout pour les événements négatifs : nous excusons nos échecs par les circonstances et nous attribuons volontiers nos réussites à nos qualités.

La situation n'explique pas tout. Les personnes diffèrent réellement, et ces différences sont stables : la psychologie de la personnalité l'a bien établi. Dans l'expérience de Darley et Batson, certains étudiants pressés se sont tout de même arrêtés. Expliquer tous les comportements par les circonstances serait l'erreur inverse, et reviendrait à nier toute responsabilité. Un comportement isolé renseigne peu sur une personne, mais un comportement répété dans des situations variées renseigne beaucoup.

Pour aller plus loin

Sources principales : Edward Jones et Victor Harris, « The attribution of attitudes », Journal of Experimental Social Psychology (1967) ; Lee Ross, « The intuitive psychologist and his shortcomings », Advances in Experimental Social Psychology (1977) ; Lee Ross, Teresa Amabile et Julia Steinmetz, « Social roles, social control, and biases in social-perception processes », Journal of Personality and Social Psychology (1977) ; John Darley et Daniel Batson, « From Jerusalem to Jericho », Journal of Personality and Social Psychology (1973) ; Joan Miller, « Culture and the development of everyday social explanation », Journal of Personality and Social Psychology (1984) ; Daniel Gilbert et Patrick Malone, « The correspondence bias », Psychological Bulletin (1995) ; Bertram Malle, « The actor-observer asymmetry in attribution: a (surprising) meta-analysis », Psychological Bulletin (2006).