Psychologie sociale et influence

L'autorité : de l'expérience de Milgram à ses relectures critiques

Un homme en blouse grise vous demande de continuer, et vous continuez. C'est le résumé que l'on fait d'ordinaire de l'expérience de Stanley Milgram. Cette fiche présente le modèle de l'autorité, ce que l'expérience a réellement montré et ce que les chercheurs en disent aujourd'hui, car le résumé habituel est en partie inexact.

L'idée en bref

Le modèle de l'autorité dit que nous accordons plus de crédit et plus d'obéissance à une personne qui porte les signes de l'autorité : un titre, un uniforme, une fonction ou une réputation d'expert. C'est un raccourci utile, car personne ne peut tout vérifier, et les experts ont le plus souvent raison dans leur domaine. Il devient dangereux quand les signes remplacent la compétence, ou quand l'on cesse de juger par soi-même.

Robert Cialdini en a fait l'un de ses principes de persuasion dans Influence (1984). La référence expérimentale reste la série d'études menées par Stanley Milgram à l'université Yale à partir de 1961, publiées en 1963 puis réunies dans Obedience to Authority (1974, traduit sous le titre Soumission à l'autorité). Le phénomène d'influence est bien étayé, mais l'interprétation des expériences de Milgram est discutée.

Ce que Milgram a trouvé, et ce que les relectures ont changé

Milgram a expliqué ce résultat par un « état agentique » : face à une autorité jugée légitime, la personne se verrait comme le simple instrument de la volonté d'un autre et lui laisserait la responsabilité de ses actes. Cette lecture a servi pendant des décennies à expliquer les crimes commis sur ordre.

Le chiffre de 65 % ne vaut pourtant que pour certaines versions. Milgram a mené 23 variantes entre 1961 et 1962, et le taux d'obéissance complète y varie de zéro à plus de 90 %. Il tombe à 40 % quand la victime est dans la même pièce, à 47,5 % quand l'étude se déroule dans des bureaux ordinaires plutôt qu'à Yale, à environ 20 % quand l'expérimentateur donne ses consignes par téléphone, et à 10 % quand deux autres « professeurs » complices refusent de continuer. En 2014, Nick Haslam, Steve Loughnan et Gina Perry ont réuni les résultats de 21 de ces variantes : sur 740 participants, 43,6 % sont allés jusqu'au bout.

Depuis l'ouverture des archives de Milgram à Yale, plusieurs travaux ont corrigé le récit.

La psychologue australienne Gina Perry a écouté les enregistrements et retrouvé d'anciens participants pour son livre Behind the Shock Machine (2012). Elle montre que l'expérimentateur s'écartait souvent du script et improvisait des relances plus pressantes que les quatre prévues, que beaucoup de participants n'ont pas été correctement informés de la supercherie après la séance, et que la moitié seulement d'entre eux croyait pleinement à la réalité des décharges. Une analyse d'archives publiée en 2020 par Perry et trois collègues va dans le même sens : dans 18 des 23 variantes, les participants convaincus de faire souffrir l'élève ont délivré en moyenne des décharges moins fortes que ceux qui en doutaient.

Les psychologues Alexander Haslam et Stephen Reicher contestent l'idée même d'obéissance aveugle. Ils remarquent, à la suite d'une analyse de Jerry Burger, que la quatrième relance, la seule qui ressemble à un ordre (« Vous n'avez pas le choix, vous devez continuer »), provoquait presque toujours un refus. Les relances efficaces étaient celles qui invoquaient les besoins de l'expérience. Selon eux, les participants s'identifiaient à un projet scientifique qu'ils croyaient utile et continuaient parce qu'ils pensaient bien faire, plus qu'ils ne se soumettaient à un chef. Ils parlent de « suivisme engagé » (engaged followership).

En 2009, Jerry Burger a reproduit l'expérience en s'arrêtant à 150 volts pour des raisons éthiques : 70 % des participants étaient prêts à continuer au-delà, contre 82,5 % chez Milgram au même point. En 2017, Dariusz Doliński et ses collègues ont obtenu 90 % d'obéissance en Pologne dans un protocole comparable. Le résultat de base tient donc, et c'est son explication qui a changé.

Un second terrain : l'hôpital et le cockpit

Quand s'en servir

Le modèle sert chaque fois qu'un avis vous arrive avec un titre.

Il sert aussi à ceux qui exercent une autorité. Un enseignant, un médecin ou un chef d'équipe doit savoir que l'on hésite à le contredire, même quand il se trompe.

Limites et pièges

Le premier piège est de présenter les 65 % comme une loi de la nature humaine. Toutes variantes confondues, la majorité des participants de Milgram a refusé d'aller jusqu'au bout.

Le deuxième piège est de transposer sans précaution le laboratoire à l'histoire. Les participants de Milgram croyaient servir la science et pensaient, sur la foi de l'expérimentateur, que l'élève ne subirait pas de lésion durable. Les relectures de Haslam et Reicher invitent à chercher, derrière les crimes d'obéissance, des gens convaincus de la justesse de leur cause plutôt que des automates.

Le troisième piège est l'excès inverse, la méfiance envers toute autorité. Sur la plupart des sujets, l'avis convergent des spécialistes reste la meilleure information disponible. Le modèle invite à vérifier la légitimité d'une autorité plutôt qu'à la rejeter par principe.

Pour aller plus loin

Sources principales : Stanley Milgram, « Behavioral study of obedience » (1963) et Obedience to Authority (1974) ; Gina Perry, Behind the Shock Machine (2012) ; Haslam, Loughnan et Perry, « Meta-Milgram » (PLoS ONE, 2014) ; Perry, Brannigan, Wanner et Stam, « Credibility and incredulity in Milgram's obedience experiments » (Social Psychology Quarterly, 2020) ; Haslam et Reicher, « Contesting the "nature" of conformity » (PLoS Biology, 2012) ; Burger, Girgis et Manning, « In their own words » (2011) ; Jerry Burger, « Replicating Milgram: would people still obey today? » (2009) ; Doliński et al., « Would you deliver an electric shock in 2015? » (2017) ; Hofling et al. (1966) ; Rank et Jacobson (Journal of Health and Social Behavior, 1977) ; Robert Cialdini, Influence (1984).