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Le rasoir de Hanlon
Votre collègue n'a pas répondu à votre message depuis trois jours, et vous êtes déjà en train de vous dire qu'elle vous méprise. Il est plus probable qu'elle a été débordée ou que votre message s'est perdu sous cinquante autres. Cette fiche présente le rasoir de Hanlon, une maxime qui évite des conflits inutiles, et précise dans quels cas il ne faut pas s'y fier.
L'idée en bref
Le rasoir de Hanlon tient en une phrase : n'attribuez jamais à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer. Dans l'usage, on élargit volontiers « bêtise » à tout ce qui n'est pas intentionnel, comme la maladresse, l'oubli, la fatigue ou le malentendu.
La maxime doit son nom à un certain Robert J. Hanlon, qui l'envoya pour un recueil de « lois » humoristiques dans la veine de la loi de Murphy, publié par Arthur Bloch en 1980 sous le titre Murphy's Law Book Two. Le mot « rasoir » fait référence au rasoir d'Occam, puisqu'il s'agit là aussi d'écarter une hypothèse superflue.
L'idée est plus ancienne que son nom. En 1774, Goethe fait écrire au héros des Souffrances du jeune Werther que les malentendus et la négligence causent peut-être plus de désordres dans le monde que la ruse et la méchanceté. En 1941, l'écrivain de science-fiction Robert Heinlein fait dire à un personnage de sa nouvelle « Logic of Empire » qu'il a attribué à la scélératesse des situations qui résultent simplement de la stupidité. On lit souvent que la formule serait de Napoléon, mais cette attribution n'est pas établie.
Le rasoir de Hanlon est une maxime de prudence née dans un livre d'humour, et non une loi de la psychologie, même si la recherche lui fournit quelques appuis.
Pourquoi nous voyons de l'intention partout
Quand quelqu'un nous cause du tort, nous connaissons bien l'effet et mal les circonstances. Nous voyons le message resté sans réponse, et nous ne voyons pas la journée de celui qui ne l'a pas lu. La psychologie sociale décrit depuis les années 1960 et 1970 notre tendance à expliquer le comportement des autres par leur caractère ou leurs intentions plutôt que par leur situation, ce qu'on appelle l'erreur fondamentale d'attribution. Son ampleur varie selon les cultures et les situations, et des chercheurs en discutent la portée.
La maxime s'appuie aussi sur un raisonnement de fréquence. Les occasions de se tromper ou de mal comprendre sont nombreuses dans une journée ordinaire, alors que nuire volontairement à quelqu'un demande un motif et un effort. Sans autre information, l'explication par la maladresse part donc avec un avantage.
Une consigne mal comprise en classe
La relation entre adultes et enfants offre chaque jour des occasions d'appliquer la maxime, parce que l'adulte interprète facilement comme un défi ce qui est une difficulté.
Les parents connaissent la même situation avec l'enfant qui « fait exprès » d'oublier son cahier ou de traîner le matin. Un enfant de six ans a une attention et une notion du temps de six ans. Avant de supposer une intention, il est utile de se demander s'il était capable de faire autrement.
Quand s'en servir
La maxime s'applique d'abord aux situations courantes où une autre personne vous a gêné, et où vous disposez de peu d'informations, par exemple un message sans réponse, une remarque blessante ou une erreur dans un dossier. Avant de réagir, posez-vous quelques questions.
- Que sais-je réellement de ce qui s'est passé de l'autre côté ?
- Quelles explications sans intention de nuire sont possibles, et sont-elles courantes ?
- Cette personne avait-elle un motif de me nuire, et s'est-elle déjà comportée ainsi ?
- Comment puis-je vérifier, le plus simplement possible ?
Limites et pièges
La malveillance existe, et la maxime dit seulement que la maladresse est l'explication la plus fréquente. Dans sa formulation habituelle, elle précise d'ailleurs que la bêtise doit suffire à expliquer les faits. Quand une « erreur » profite toujours à la même personne, se répète après avoir été signalée ou s'accompagne de dissimulation, l'hypothèse de l'intention redevient sérieuse.
Certains contextes inversent la règle. Devant un courriel qui réclame un mot de passe ou une offre trop avantageuse, il est plus sage de supposer d'abord la fraude. La maxime vaut pour les relations ordinaires entre des personnes qui n'ont pas intérêt à se nuire, et non face à quelqu'un qui a un motif et une occasion. Elle ne doit pas non plus servir à faire taire une personne qui décrit un harcèlement : des faits répétés et ciblés ne relèvent plus de la maladresse.
L'alternative entre méchanceté et bêtise est par ailleurs trop pauvre. Beaucoup de torts viennent de l'organisation, des incitations ou d'un intérêt bien compris, sans que personne ne soit ni malveillant ni sot.
Enfin, écarter la malveillance ne supprime pas la responsabilité. Une négligence peut causer un dommage grave, et celui qui la commet doit la réparer. La maxime corrige le jugement que l'on porte sur l'intention, sans rien changer à la réalité du tort.
Pour aller plus loin
- Le rasoir d'Occam — le principe général dont celui-ci est un cas particulier.
- L'erreur fondamentale d'attribution — pourquoi nous expliquons par le caractère ce qui tient à la situation.
- Les incitations — la troisième explication, entre la méchanceté et la bêtise.
- La pensée probabiliste — raisonner en « plus ou moins probable » plutôt qu'en certitudes sur les intentions d'autrui.
Sources principales : Arthur Bloch, Murphy's Law Book Two: More Reasons Why Things Go Wrong (1980) ; Johann Wolfgang von Goethe, Les Souffrances du jeune Werther (1774), lettre du 4 mai 1771 ; Robert Heinlein, « Logic of Empire » (1941) ; Lee Ross, « The Intuitive Psychologist and His Shortcomings » (1977).