Biais cognitifs
Le biais du statu quo et l'effet de dotation : nous préférons ce que nous avons déjà
Vous payez depuis quatre ans le même forfait téléphonique, alors qu'une offre équivalente coûte 8 € de moins par mois chez le même opérateur. Changer prendrait dix minutes. Cette fiche explique pourquoi l'option déjà en place l'emporte si souvent, et pourquoi ce que nous possédons nous paraît valoir plus cher que ce que nous n'avons pas.
L'idée en bref
Le biais du statu quo (status quo bias) est la tendance à conserver la situation existante, ou l'option proposée par défaut, plus souvent que ne le justifierait une comparaison des avantages. Les économistes William Samuelson et Richard Zeckhauser lui ont donné ce nom en 1988, après avoir montré, dans des questionnaires et dans des données réelles sur des choix d'assurance santé et de retraite, qu'une option est choisie beaucoup plus souvent quand elle est présentée comme la situation actuelle.
L'effet de dotation (endowment effect) en est un proche parent : nous demandons plus pour céder un objet que nous possédons que nous n'accepterions de payer pour l'acquérir. Richard Thaler l'a nommé en 1980. Daniel Kahneman, Jack Knetsch et Richard Thaler ont réuni les deux phénomènes dans un article de 1991 et les ont expliqués par l'aversion à la perte : quitter ce que l'on a est ressenti comme une perte, qui pèse plus lourd que le gain attendu du changement.
Une tasse vaut plus cher quand elle est à nous
Jack Knetsch avait obtenu un résultat voisin en 1989. Il donnait à un groupe d'étudiants une tasse, à un autre une tablette de chocolat, et proposait ensuite à chacun d'échanger son cadeau contre l'autre. La grande majorité des étudiants ont gardé ce qu'ils avaient reçu, quel que soit l'objet. Si les goûts seuls avaient compté, la moitié environ aurait dû échanger.
On retrouve cet effet dans la vie courante. Le propriétaire d'un appartement ou d'une voiture d'occasion en demande souvent un prix que lui-même ne paierait pas.
La force de l'option par défaut
Le biais du statu quo a une conséquence pratique majeure : l'option qui s'applique quand on ne fait rien est choisie par la plupart des gens.
L'exemple le plus cité est celui du don d'organes. Eric Johnson et Daniel Goldstein ont comparé en 2003 des pays européens voisins : là où chacun est présumé donneur sauf refus, la quasi-totalité de la population est enregistrée comme consentante, contre une petite minorité là où il faut s'inscrire. Il faut cependant lire ce résultat avec prudence. Il porte sur le consentement enregistré. Pour le nombre réel de dons, qui dépend aussi de l'avis des familles et de l'organisation des hôpitaux, les mêmes auteurs estiment l'effet de la règle par défaut à environ 16 %.
Quand s'en servir
Le modèle sert à la fois à examiner ses propres choix et à concevoir ceux que l'on propose aux autres :
- pour les contrats reconduits tacitement, comme les abonnements, les assurances et les placements ;
- quand vous fixez le prix d'un bien que vous vendez, ou que vous triez des affaires ;
- quand vous hésitez devant un changement de poste, de méthode ou d'organisation ;
- et quand vous préparez un formulaire, une inscription ou une règle de classe, car l'option par défaut sera celle de la majorité.
Limites et pièges
L'effet des options par défaut est robuste, mais variable. Une méta-analyse de Jon Jachimowicz et de ses collègues, publiée en 2019, confirme sur plusieurs dizaines d'études que les options par défaut influencent fortement les choix, avec une ampleur très inégale selon les domaines. L'effet est plus faible quand les personnes ont une préférence nette.
L'effet de dotation est discuté. Charles Plott et Kathryn Zeiler ont montré en 2005 que l'écart entre prix de vente et prix d'achat peut disparaître quand la procédure est expliquée avec soin et que les participants s'exercent avant l'expérience. John List a observé en 2003 que des négociants expérimentés, sur un marché de cartes de collection, ne présentaient presque pas cet effet. Il est donc bien réel chez des personnes peu habituées à échanger, mais il dépend de l'expérience et de la procédure. Son explication par l'aversion à la perte est elle aussi débattue.
Rester n'est pas toujours un biais. Changer a des coûts réels en temps, en démarches, en apprentissage et en incertitude sur la nouvelle option. Ce qui existe a au moins l'avantage d'avoir été éprouvé, comme le rappelle la barrière de Chesterton. Le biais commence quand on reste alors que la comparaison, une fois faite, désigne clairement l'autre option, ou quand on ne fait jamais la comparaison.
Choisir l'option par défaut pour les autres est une responsabilité. Thaler et Cass Sunstein ont popularisé en 2008, dans Nudge, l'idée d'utiliser les options par défaut pour orienter les comportements sans contraindre. La technique sert aussi bien l'intérêt des personnes (l'épargne retraite) que celui du vendeur (la case précochée, le renouvellement automatique difficile à résilier). Celui qui fixe l'option par défaut décide en pratique pour la majorité, et doit pouvoir le justifier.
Pour aller plus loin
- L'aversion à la perte — l'explication la plus courante de ces deux effets, et ses limites.
- L'inertie — l'analogie physique : ce qui est en place tend à le rester.
- La friction — les petites démarches qui suffisent à empêcher un changement utile.
- Que valent les modèles mentaux ? — pour situer le débat sur l'effet de dotation parmi les effets discutés.
Sources principales : William Samuelson et Richard Zeckhauser, « Status quo bias in decision making », Journal of Risk and Uncertainty (1988) ; Richard Thaler, « Toward a positive theory of consumer choice », Journal of Economic Behavior and Organization (1980) ; Jack Knetsch, American Economic Review (1989) ; Daniel Kahneman, Jack Knetsch et Richard Thaler, « Experimental tests of the endowment effect and the Coase theorem », Journal of Political Economy (1990), et « Anomalies: the endowment effect, loss aversion, and status quo bias », Journal of Economic Perspectives (1991) ; Brigitte Madrian et Dennis Shea, « The power of suggestion », Quarterly Journal of Economics (2001) ; Eric Johnson et Daniel Goldstein, « Do defaults save lives? », Science (2003) ; John List, Quarterly Journal of Economics (2003) ; Charles Plott et Kathryn Zeiler, American Economic Review (2005) ; Jon Jachimowicz et al., Behavioural Public Policy (2019).