Sciences et mathématiques
La friction
Une armoire posée sur du carrelage refuse de bouger, puis glisse presque seule dès que l'on met des patins de feutre sous ses pieds. Son poids n'a pas changé, seule la résistance au contact a diminué. Cette fiche présente le frottement tel que la physique le décrit, puis l'idée, empruntée par analogie, que de petites résistances pèsent lourd dans nos choix quotidiens.
L'idée en bref
En physique, le frottement, ou friction, est la force qui s'oppose au glissement de deux surfaces en contact. Léonard de Vinci l'avait étudié dans ses carnets, et ses lois ont été formulées par Guillaume Amontons en 1699, puis précisées par Charles-Augustin Coulomb dans les années 1780. Elles tiennent en deux constats : la force de frottement est proportionnelle à la force qui presse les deux surfaces l'une contre l'autre, et elle dépend très peu de l'étendue de la surface de contact. Ce sont des lois empiriques, valables en première approximation pour des solides secs.
Le mot a ensuite voyagé. Le général prussien Carl von Clausewitz, dans De la guerre (publié en 1832), appelle « friction » l'ensemble des petits obstacles imprévus qui rendent difficile, sur le terrain, ce qui paraissait simple sur le papier. Les économistes parlent de frictions pour désigner les coûts qui gênent un échange, et l'économie comportementale a montré que des obstacles minuscules, comme un formulaire de plus, modifient les comportements.
Le modèle mental se résume ainsi : entre l'intention et l'action, les petites résistances comptent plus qu'on ne le croit. La physique du frottement est établie. Sa transposition est une analogie, mais elle s'appuie sur des observations sérieuses.
Le frottement en physique : gênant et indispensable
La force de frottement se calcule simplement : frottement = coefficient × force d'appui. Le coefficient dépend des deux matériaux en contact. Il est plus élevé au repos qu'en mouvement, ce qui explique qu'un meuble soit plus dur à décoller qu'à faire glisser ensuite.
La leçon de l'ingénieur est donc double. Pour faciliter un mouvement, il est souvent plus efficace de réduire le frottement que d'augmenter la force. Et là où l'on veut de l'adhérence ou un arrêt, on ajoute volontairement du frottement.
L'analogie : la friction dans les comportements
Transposée aux conduites humaines, la friction désigne tout ce qui ajoute une étape, une attente ou un petit effort entre une personne et une action. L'observation la plus solide concerne les options par défaut, c'est-à-dire ce qui se produit quand on ne fait rien.
Un élève qui doit chercher son manuel, puis un stylo, puis le code de l'espace numérique de travail rencontre trois frictions avant d'avoir lu la consigne. À l'inverse, les applications de divertissement sont conçues pour supprimer toute friction : la vidéo suivante démarre seule. Richard Thaler et Cass Sunstein, dans Nudge (2008), ont popularisé l'idée d'aménager ces détails pour faciliter les bons choix. Richard Thaler a ensuite popularisé, notamment dans un article de 2018, le mot sludge, que l'on peut traduire par « boue », pour désigner la friction ajoutée exprès pour décourager, comme un abonnement que l'on souscrit en un clic et que l'on ne résilie que par courrier recommandé.
Quand s'en servir
Le modèle sert chaque fois qu'un comportement souhaité ne se produit pas, ou qu'un comportement non souhaité se produit trop. Il suggère de regarder le chemin avant de juger la personne :
- Combien d'étapes séparent l'intention de l'action, et lesquelles peuvent disparaître ?
- Que se passe-t-il par défaut, si personne ne décide rien ?
- Où ajouter une friction utile : un délai de réflexion avant un achat important, une relecture avant l'envoi d'un message ou un mot de passe devant une application envahissante ?
- La friction que je supprime protégeait-elle de quelque chose ?
Limites et pièges
La première limite concerne l'état des preuves. L'effet des options par défaut est l'un des mieux documentés de l'économie comportementale. Il n'en va pas de même pour l'ensemble des « coups de pouce ». Une méta-analyse publiée en 2022 dans la revue PNAS par Stephanie Mertens et ses collègues concluait à un effet moyen appréciable, mais une réanalyse parue la même année dans la même revue, signée par Maximilian Maier et ses collègues, a montré qu'une fois corrigé le biais de publication, l'effet moyen devenait très faible, voire nul. Réduire la friction aide dans certains cas précis et ne constitue pas une recette universelle.
La deuxième limite est que la friction n'explique pas tout. Si quelqu'un ne veut pas faire une chose, ou n'en a pas les moyens, lui aplanir le chemin ne changera rien.
La troisième est éthique. Celui qui règle les frictions des autres exerce un pouvoir : il peut faciliter ce qui les sert, ou ce qui le sert, lui. Il faut aussi se rappeler que toute friction n'est pas à supprimer. En physique, c'est le frottement qui permet de marcher et de freiner. Dans la vie courante, un délai, une signature ou une étape de vérification évitent bien des erreurs, et l'effort lui-même fait parfois partie de l'apprentissage.
Pour aller plus loin
- L'énergie d'activation et le catalyseur — la barrière de départ, complément de la résistance en cours de route.
- L'inertie — pourquoi, sans frottement, ce qui est lancé continue.
- Le biais du statu quo et l'effet de dotation — pourquoi l'option par défaut a tant de poids.
- La loi du moindre effort — la tendance à choisir le chemin qui coûte le moins.
Sources principales : Charles-Augustin Coulomb, Théorie des machines simples (mémoire primé en 1781) ; Carl von Clausewitz, De la guerre (1832), livre I ; Brigitte Madrian et Dennis Shea, « The Power of Suggestion: Inertia in 401(k) Participation and Savings Behavior », Quarterly Journal of Economics (2001) ; Eric Johnson et Daniel Goldstein, « Do Defaults Save Lives? », Science (2003) ; Richard Thaler et Cass Sunstein, Nudge (2008) ; Richard Thaler, « Nudge, not sludge », Science (2018) ; Stephanie Mertens et al., PNAS (2022), et la réponse de Maximilian Maier et al., PNAS (2022).