Économie et stratégie

Les économies d'échelle

Faire imprimer cinquante exemplaires d'un livre coûte une petite fortune par exemplaire, alors qu'en faire imprimer cinq mille revient à quelques euros pièce. Le prix du papier est le même, mais les frais de départ sont partagés entre beaucoup plus d'exemplaires. Cette fiche explique d'où viennent ces économies, où elles se retrouvent dans la vie courante et pourquoi grandir finit aussi par coûter.

L'idée en bref

Il y a économies d'échelle (economies of scale) quand le coût moyen d'une unité baisse à mesure que la quantité produite augmente. Elles ont deux sources principales. La première est le partage des coûts fixes, c'est-à-dire des dépenses qui ne dépendent pas de la quantité, comme une machine, un loyer ou le temps de conception. La seconde est la spécialisation : une grande organisation peut confier à chacun une tâche précise et l'outiller pour elle.

Adam Smith ouvre La Richesse des nations (1776) par l'exemple d'une manufacture d'épingles. Dix ouvriers qui se répartissent les opérations y fabriquent environ 48 000 épingles par jour, soit 4 800 chacun, alors qu'un ouvrier seul et non formé n'en ferait peut-être pas vingt. Alfred Marshall a ensuite distingué, dans ses Principes de 1890, les économies internes à l'entreprise et celles qui viennent de la taille de tout un secteur. La notion est bien établie et se mesure dans les comptes des entreprises. Elle a une contrepartie tout aussi réelle, les déséconomies d'échelle : passé une certaine taille, le coût moyen remonte.

Le partage des coûts fixes

Le mécanisme le plus simple se résume à une division. Le coût d'une unité est égal au coût variable de cette unité, auquel s'ajoute sa part des coûts fixes. Plus les unités sont nombreuses, plus cette part est petite.

Ce calcul explique pourquoi les activités à gros coûts fixes et à faibles coûts variables tendent à se concentrer. Un logiciel ou un médicament coûtent très cher à mettre au point et presque rien à reproduire. Le producteur qui a le plus de clients a le coût moyen le plus bas, il peut baisser ses prix et attirer encore plus de clients.

À la maison et à l'école

Les économies d'échelle apparaissent aussi hors des usines, chaque fois qu'un travail comporte une part de préparation qui ne dépend pas du nombre de bénéficiaires.

La cuisine familiale suit la même logique. Préparer une sauce pour huit personnes ne prend guère plus de temps que pour deux, car surveiller la cuisson et faire la vaisselle sont des coûts fixes. C'est tout l'intérêt de cuisiner en grande quantité le dimanche pour la semaine. La distinction utile est toujours la même : quelle part du travail ne dépend pas de la quantité, et quelle part augmente avec elle ?

Quand s'en servir

Le modèle aide à décider de la taille d'un projet et à repérer ce qui peut être mis en commun. Vous pouvez vous poser les questions suivantes :

Limites et pièges

La principale limite est que les coûts de coordination augmentent plus vite que la taille. Dans une équipe de 5 personnes, il existe 10 relations possibles entre deux membres. Dans une équipe de 50 personnes, il en existe 1 225. Il faut alors des réunions et des échelons hiérarchiques, qui sont autant de coûts que la petite équipe ne connaît pas. L'informaticien Fred Brooks en a tiré en 1975 une observation restée célèbre dans son métier : ajouter des personnes à un projet logiciel en retard le retarde encore, parce qu'il faut former les nouveaux et multiplier les échanges.

La grande taille a d'autres coûts. Elle rend l'organisation plus lente à changer de direction et elle éloigne ceux qui décident de ceux qui connaissent le terrain. Une classe de trente-cinq élèves coûte moins cher par élève qu'une classe de vingt, mais ce calcul ne dit rien de ce que chaque élève y apprend.

Il faut aussi éviter deux confusions. Les économies d'échelle ne sont pas les effets de réseau, où c'est la valeur pour l'utilisateur qui augmente avec le nombre d'utilisateurs, et non le coût qui baisse. Elles ne sont pas non plus l'effet d'expérience, qui vient de ce que l'on apprend à mieux faire avec le temps. Enfin, l'achat en gros n'est une économie que si l'on consomme tout : le lot de trois kilos qui finit pour moitié à la poubelle coûte plus cher au kilo utile que le petit paquet.

Pour aller plus loin

Sources principales : Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), livre I, chapitre 1 ; Alfred Marshall, Principles of Economics (1890) ; Frederick P. Brooks, The Mythical Man-Month (1975).