Biologie et évolution

La loi du moindre effort

Dans presque tous les parcs, une trace de terre battue coupe la pelouse en diagonale, à côté de l'allée que le paysagiste avait dessinée. Personne ne s'est concerté, chacun a pris le chemin le plus court. Cette fiche explique pourquoi les êtres vivants économisent leur énergie, comment cette tendance se retrouve dans notre manière de penser et d'apprendre, et pourquoi le mot « loi » est ici excessif.

L'idée en bref

La loi du moindre effort affirme qu'entre plusieurs façons d'atteindre un même résultat, un organisme tend à choisir celle qui lui coûte le moins. Elle vaut pour l'effort physique et, chez l'homme, pour l'effort mental.

La formule est ancienne. On la trouve dès 1894 sous la plume de l'Italien Guillaume Ferrero, dans un article sur « l'inertie mentale ». Le psychologue américain Clark Hull l'énonce en 1943 pour le comportement animal : entre deux conduites également récompensées, l'animal apprend à préférer la moins pénible. Le linguiste George Kingsley Zipf en fait en 1949 le titre d'un livre, Human Behavior and the Principle of Least Effort, où il prétend expliquer par ce seul principe la forme des langues et bien d'autres régularités.

Il faut distinguer deux choses. Que les animaux et les humains économisent leur énergie est un fait solidement documenté en biologie et en psychologie. Que cette tendance soit une « loi » qui expliquerait tous les comportements est une généralisation que les faits ne soutiennent pas.

Un budget d'énergie à tenir

Pour un animal sauvage, l'énergie est une ressource comptée. Chaque calorie dépensée à courir ou à chercher sa nourriture est une calorie qui ne servira pas à grandir ou à se reproduire. La sélection naturelle a donc favorisé les individus économes. C'est le point de départ de la théorie de la recherche optimale de nourriture, développée à partir des années 1960, selon laquelle les animaux tendent à choisir leurs proies et leurs terrains de chasse de façon à obtenir le plus d'énergie possible pour le moins de dépense.

Le moindre effort de l'esprit

L'effort mental est lui aussi ressenti comme un coût, et nous l'évitons quand rien ne nous y pousse. Les psychologues Susan Fiske et Shelley Taylor ont proposé en 1984 l'image de l'« avare cognitif » pour décrire notre tendance à juger vite, à partir de peu d'indices. Daniel Kahneman décrit de même une pensée lente et réfléchie qui se montre « paresseuse » et laisse volontiers la main aux réponses automatiques. En 2010, Wouter Kool et ses collègues l'ont vérifié en laboratoire : placés devant deux séries de tâches dont l'une demandait un peu plus de travail mental, les participants se sont majoritairement tournés vers la plus facile, souvent sans avoir conscience de la différence.

La langue porte elle aussi la marque de l'économie. Les mots très employés raccourcissent : le cinématographe est devenu le cinéma, puis le ciné. Zipf avait relevé que, dans les langues, les mots les plus fréquents sont en général les plus courts, et cette régularité a été confirmée depuis dans de nombreuses langues.

Quand s'en servir

Le modèle sert à prévoir ce que les gens feront réellement, ce qui diffère souvent de ce qu'ils devraient faire ou de ce qu'ils disent vouloir faire.

Limites et pièges

La première limite est que nous recherchons souvent l'effort. Personne n'est obligé de courir un marathon ou de remplir une grille de mots croisés. Les psychologues Michael Inzlicht, Amitai Shenhav et Christopher Olivola ont décrit en 2018 ce « paradoxe de l'effort » : l'effort est un coût, mais il donne aussi de la valeur à ce que l'on obtient, et il peut devenir attirant en lui-même. On estime davantage le meuble que l'on a monté soi-même. Le moindre effort est donc une tendance par défaut, qui cède devant le plaisir ou l'enjeu.

La deuxième limite concerne Zipf. Son livre voulait tout expliquer par un seul principe, depuis la fréquence des mots jusqu'à la taille des villes. Les régularités statistiques qu'il a décrites sont réelles, mais son explication est contestée : dès 1957, le psychologue George Miller a fait remarquer que des suites de lettres tapées au hasard produisent une distribution de fréquences semblable, sans aucune recherche d'économie.

La troisième limite touche à l'explication biologique de la paresse mentale. On lit souvent que réfléchir « consomme » beaucoup d'énergie. Le cerveau est en effet un organe coûteux, qui utilise environ un cinquième de l'énergie du corps au repos pour à peu près 2 % de son poids. Mais sa consommation varie peu entre le repos et un travail intellectuel intense. L'idée voisine selon laquelle la volonté s'épuiserait comme un réservoir de sucre a d'ailleurs mal résisté aux tentatives de réplication. La raison pour laquelle l'effort mental est ressenti comme pénible reste une question ouverte.

Le dernier piège est moral, car le modèle décrit sans rien justifier. Il ne dit pas que les gens sont paresseux par nature, et encore moins qu'il faut toujours leur faciliter la tâche : à l'école, certaines difficultés sont ce qui fait apprendre.

Pour aller plus loin

Sources principales : Guillaume Ferrero, « L'inertie mentale et la loi du moindre effort », Revue philosophique de la France et de l'étranger (1894) ; Clark L. Hull, Principles of Behavior (1943) ; George K. Zipf, Human Behavior and the Principle of Least Effort (1949) ; Jessica C. Selinger et collègues, « Humans can continuously optimize energetic cost during walking », Current Biology (2015) ; Wouter Kool et collègues, « Decision making and the avoidance of cognitive demand », Journal of Experimental Psychology: General (2010) ; Michael Inzlicht, Amitai Shenhav et Christopher Y. Olivola, « The effort paradox: effort is both costly and valued », Trends in Cognitive Sciences (2018) ; Daniel Kahneman, Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée (2011, trad. fr. 2012).