Biologie et évolution

Le signal coûteux

Une gazelle aperçoit des lycaons. Au lieu de fuir tout de suite, elle bondit sur place, les quatre pattes raides, bien en vue. Ce comportement, qui semble absurde, a mis les biologistes sur la piste d'une idée que les économistes découvraient au même moment à propos des diplômes. Cette fiche explique pourquoi un signal difficile à imiter inspire confiance, et dans quelles limites.

L'idée en bref

Un signal est une information qu'un individu envoie sur une qualité que l'autre ne peut pas observer directement : sa force, sa santé, sa compétence ou la solidité de son produit. Le problème de tout signal est la tricherie, car si se déclarer fort ne coûtait rien, les faibles le feraient aussi et la déclaration ne vaudrait plus rien. La théorie du signal coûteux répond qu'un signal reste fiable lorsqu'il est trop cher à produire pour ceux qui ne possèdent pas la qualité annoncée.

L'idée a deux sources indépendantes. En économie, Michael Spence publie en 1973 l'article « Job Market Signaling », qui analyse le diplôme comme un signal envoyé aux employeurs. Ce travail lui vaudra le prix Nobel d'économie en 2001, partagé avec George Akerlof et Joseph Stiglitz. En biologie, l'Israélien Amotz Zahavi propose en 1975 le « principe du handicap » : certains caractères extravagants des animaux seraient des signaux honnêtes parce qu'ils handicapent leur porteur. Longtemps rejetée, l'idée a été rendue acceptable par les modèles mathématiques d'Alan Grafen en 1990.

Le raisonnement économique est une construction logique solide, dont le poids réel dans la vie se mesure au cas par cas. La version biologique de Zahavi reste discutée, comme on le verra plus bas.

Les bonds de la gazelle et la queue du paon

La queue du paon mâle est l'exemple favori de Zahavi. Elle est lourde et voyante. Selon lui, c'est ce qui fait sa valeur aux yeux des femelles : un mâle qui a survécu malgré un tel fardeau démontre sa vigueur, et un mâle chétif ne pourrait pas se permettre la même parure.

Ce signal est fiable parce que le bond coûte beaucoup plus à une gazelle faible qu'à une gazelle vigoureuse, et le gaspillage en lui-même n'y est pour rien. Cette différence de coût entre les uns et les autres est l'élément central du modèle.

Le diplôme et la garantie

Spence part d'une situation familière. Un employeur ne peut pas savoir, le jour de l'embauche, si un candidat sera efficace. Il se fie donc à des indices, dont le diplôme. Spence montre que le diplôme peut jouer ce rôle même dans le cas extrême où les études n'apprendraient rien d'utile pour le poste, à une condition : qu'elles soient plus pénibles ou plus longues pour les candidats les moins efficaces.

La même logique explique la valeur d'une garantie. Un fabricant qui s'engage à réparer gratuitement son lave-linge pendant dix ans prend un engagement ruineux si l'appareil est fragile et supportable s'il est solide. La garantie longue informe donc sur la qualité, au-delà du service qu'elle rend. De même, une excuse qui coûte quelque chose à celui qui la présente, comme un déplacement ou une réparation, convainc davantage qu'un simple message.

L'économiste et sociologue Thorstein Veblen avait décrit dès 1899, dans Théorie de la classe de loisir, la « consommation ostentatoire » : des dépenses dont la fonction principale est de montrer que l'on peut se les permettre. La voiture de luxe et la montre de prix se lisent bien comme des signaux coûteux de richesse.

Quand s'en servir

Le modèle sert dans les deux sens, pour évaluer un signal reçu et pour choisir celui que l'on envoie.

Limites et pièges

La version forte du principe du handicap, selon laquelle un signal doit être un gaspillage pour être honnête, est contestée. Dans une revue critique parue en 2020, Dustin Penn et Szabolcs Számadó soutiennent qu'elle repose sur une lecture erronée des modèles de Grafen. Selon eux, l'honnêteté d'un signal est garantie par le coût que subirait un tricheur, quel que soit le coût payé par les individus honnêtes, et un signal fiable peut donc être bon marché pour celui qui dit vrai.

Beaucoup de signaux fiables ne coûtent d'ailleurs presque rien. Certains ne peuvent guère être truqués, parce qu'ils dépendent directement d'une caractéristique physique comme la taille de l'animal. D'autres sont honnêtes parce que les deux parties ont le même intérêt, ou parce que le mensonge serait découvert et puni : entre personnes qui se reverront, la réputation suffit souvent.

Sur le diplôme, il ne faut pas faire dire à Spence plus qu'il ne dit. Son modèle montre que le diplôme peut fonctionner comme un signal, sans affirmer que les études n'apprennent rien. Les économistes débattent toujours de la part du salaire des diplômés qui vient de ce qu'ils ont appris et de la part qui vient du tri. L'économiste Bryan Caplan attribue environ 80 % de cet avantage au signal, une estimation qui ne fait pas consensus.

Enfin, le modèle se prête à un mauvais usage : conclure qu'un signal coûteux prouve la qualité. Une dépense spectaculaire prouve seulement que l'on peut dépenser. Il arrive aussi qu'une course aux signaux s'emballe et que chacun paie de plus en plus cher pour un avantage qui s'annule, à la manière de la Reine rouge.

Pour aller plus loin

Sources principales : Michael Spence, « Job Market Signaling », The Quarterly Journal of Economics (1973) ; Amotz Zahavi, « Mate selection — a selection for a handicap », Journal of Theoretical Biology (1975) ; Alan Grafen, « Biological signals as handicaps », Journal of Theoretical Biology (1990) ; C. D. FitzGibbon et J. H. Fanshawe, « Stotting in Thomson's gazelles: an honest signal of condition », Behavioral Ecology and Sociobiology (1988) ; Dustin J. Penn et Szabolcs Számadó, « The Handicap Principle: how an erroneous hypothesis became a scientific principle », Biological Reviews (2020) ; Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir (1899) ; Bryan Caplan, The Case against Education (2018).