Économie et stratégie

Jouer sa peau

Un conseiller vous recommande un placement. Vous lui demandez s'il y a mis sa propre épargne, et sa réponse vous en apprend plus que sa brochure. Cette fiche présente un principe que Nassim Taleb a remis à l'honneur : accorder plus de poids à ceux qui supportent les conséquences de ce qu'ils décident ou recommandent, et se méfier des situations où l'un prend les gains et l'autre les pertes.

L'idée en bref

Jouer sa peau (skin in the game), c'est être exposé soi-même aux conséquences de ses décisions, et en particulier aux mauvaises. Le principe dit deux choses. D'une part, une personne qui subit ses propres erreurs est poussée à la prudence et apprend de ses échecs, alors que celle qui en est protégée peut se tromper longtemps. D'autre part, il est injuste et dangereux qu'une personne garde les gains d'un pari et fasse porter les pertes à d'autres.

L'origine de l'expression anglaise est mal établie. Elle est souvent attribuée à Warren Buffett, mais cette attribution est contestée. L'essayiste et ancien opérateur de marché Nassim Nicholas Taleb en a fait le titre d'un livre, Skin in the Game (2018), traduit en français sous le titre Jouer sa peau. L'idée elle-même est très ancienne. Le code du roi babylonien Hammurabi, vers 1750 avant notre ère, prévoyait que le maçon dont la maison s'effondre et tue le propriétaire soit mis à mort. Il s'agit d'un principe de prudence et de morale, proche de ce que les économistes étudient sous le nom d'aléa moral. Ce n'est pas une loi scientifique, et Taleb le défend par des arguments et des exemples plutôt que par des études.

Quand les gains et les pertes ne vont pas à la même personne

Le principe sert d'abord à repérer une asymétrie : quelqu'un profite si les choses tournent bien et ne perd rien, ou presque, si elles tournent mal.

Taleb décrit cette situation comme le fait de garder le côté favorable du risque et de transférer aux autres le côté défavorable. Il en tire une règle de lecture pour les conseils. Celui qui recommande une action sans en supporter les suites peut être sincère et compétent, mais rien ne le corrige s'il se trompe.

Dans un conseil de classe ou chez le médecin

Le principe s'applique aussi hors des questions d'argent, chaque fois qu'une décision est prise par une personne et vécue par une autre.

Chez le médecin, la question « que feriez-vous à ma place ? » relève de la même intuition. Elle est utile, mais elle demande de la nuance. Une étude publiée en 2011 par Peter Ubel et ses collègues a soumis des cas fictifs à des médecins américains. Ceux à qui l'on demandait de choisir pour eux-mêmes retenaient plus souvent le traitement au risque de décès plus élevé, mais aux effets indésirables moindres, que ceux à qui l'on demandait de conseiller un patient. Se mettre à la place de celui qui subit change donc le jugement, sans que l'on puisse dire d'avance lequel des deux avis est le meilleur.

Quand s'en servir

Devant un conseil, une prévision ou une décision prise par d'autres, vous pouvez vous poser les questions suivantes :

Limites et pièges

Le premier piège est de transformer le principe en argument contre les personnes. Un raisonnement est juste ou faux, quel que soit celui qui le tient. Un médecin peut bien soigner une maladie qu'il n'a jamais eue. Écarter un avis au seul motif que son auteur « ne risque rien » revient à commettre une attaque contre la personne. Le principe invite à vérifier davantage, tout en continuant d'écouter.

Le deuxième piège est d'oublier qu'un enjeu personnel crée aussi un biais. Celui qui a investi son argent et sa réputation dans un projet a du mal à en voir les défauts, et celui qui vend ce qu'il recommande a un conflit d'intérêts. C'est pour cette raison que l'on demande aux juges et aux arbitres de n'avoir aucun intérêt dans l'affaire. Jouer sa peau garantit que l'on paiera ses erreurs, ce qui ne garantit pas que l'on juge bien.

Le troisième piège tient au dosage des sanctions. Si chaque erreur coûte très cher à celui qui décide, il ne décide plus, ou il se protège. Un médecin qui craint le procès multiplie les examens inutiles, et un responsable qui craint le blâme ne tente plus rien de nouveau. Enfin, il faut rappeler le statut de l'idée. Le livre de Taleb est un essai polémique, et non un travail de recherche. Le principe fournit une bonne question à poser, et il ne suffit pas pour décider qui a raison.

Pour aller plus loin

Sources principales : Nassim Nicholas Taleb, Skin in the Game: Hidden Asymmetries in Daily Life (2018 ; trad. fr. Jouer sa peau, Les Belles Lettres, 2017) ; code d'Hammurabi, article 229 ; Peter Ubel, Andrea Angott et Brian Zikmund-Fisher, « Physicians Recommend Different Treatments for Patients Than They Would Choose for Themselves », Archives of Internal Medicine (2011).