Décision et action

La minimisation du regret

Vous avez une bonne situation et une envie qui ne vous quitte pas : reprendre des études, changer de métier ou partir un an à l'étranger. Les tableaux d'avantages et d'inconvénients ne vous départagent pas. La minimisation du regret propose une autre question : quand vous serez très âgé et que vous regarderez votre vie, lequel des deux choix regretterez-vous le plus ?

L'idée en bref

Minimiser le regret, c'est choisir l'option qui vous laissera le moins de regrets une fois le temps passé, plutôt que celle qui paraît la plus confortable aujourd'hui. La méthode consiste à changer de point de vue : on quitte les soucis du moment pour se placer à la fin de sa vie, d'où les petites craintes immédiates paraissent moins lourdes.

Cette version populaire vient de Jeff Bezos. En 1994, il occupait un poste bien payé dans la société financière D. E. Shaw, à New York, et il hésitait à partir pour créer une librairie en ligne. Il a raconté dans plusieurs entretiens qu'il s'était imaginé à 80 ans : il ne regretterait pas d'avoir essayé et échoué, mais il regretterait de ne pas avoir essayé. Il a donné à ce raisonnement, avec une pointe d'humour, le nom de « cadre de minimisation du regret » (regret minimization framework). Il s'agit d'un récit fait après coup par un homme à qui tout a réussi, et non d'une méthode validée.

Le regret a cependant une histoire plus sérieuse dans la théorie de la décision. Le statisticien Leonard Savage a proposé en 1951 un critère dit du regret minimax : pour chaque option, on calcule l'écart entre ce qu'elle rapporte et ce qu'aurait rapporté la meilleure option dans chaque scénario, puis on choisit l'option dont le pire écart est le plus petit. Dans les années 1980, les économistes Graham Loomes et Robert Sugden, ainsi que David Bell, ont construit une « théorie du regret » qui intègre ce sentiment anticipé dans les choix.

Ce que l'on regrette vraiment

La question de Bezos repose sur une hypothèse : à long terme, on regretterait davantage ce que l'on n'a pas fait que ce que l'on a fait. La psychologie lui donne en partie raison. Thomas Gilovich et Victoria Medvec ont publié en 1995 une synthèse devenue classique. Selon leurs enquêtes, les regrets récents portent plutôt sur des actions, comme une parole de trop ou un achat malheureux, tandis que les regrets que les gens citent en regardant toute leur vie portent plus souvent sur des inactions : des études abandonnées, une relation que l'on n'a pas entretenue ou une occasion que l'on n'a pas saisie. Les auteurs l'expliquent notamment par le fait que l'on finit par tirer une leçon de ses erreurs, alors que ce que l'on n'a pas tenté reste ouvert à l'imagination. Ces travaux reposent surtout sur des souvenirs déclarés, recueillis principalement aux États-Unis, et l'écart entre actions et inactions varie selon les domaines et les cultures.

Le regret comme critère de calcul

Le critère de Savage montre que l'on peut raisonner sur le regret de manière précise, y compris pour de petites décisions. Il convient à celui qui ne connaît pas les probabilités et qui veut surtout éviter de s'en vouloir.

Quand s'en servir

La projection à 80 ans convient aux décisions rares et lourdes, où les chiffres ne suffisent pas : une orientation, un changement de métier, un déménagement, le fait de renouer avec un proche ou de s'occuper d'un parent âgé. Elle aide surtout quand la peur immédiate (le regard des autres, la perte de confort ou la crainte de l'échec) occupe toute la place.

Limites et pièges

Le premier piège est le biais du survivant. Nous connaissons l'histoire de Bezos parce qu'Amazon a réussi. Ceux qui ont quitté un bon poste pour une entreprise qui a fait faillite ne publient pas de lettres aux actionnaires, et certains regrettent leur choix.

Le deuxième tient à notre capacité à prévoir nos sentiments. Daniel Gilbert et ses collègues ont montré en 2004, dans plusieurs expériences, que les gens s'attendent à éprouver plus de regret qu'ils n'en éprouvent réellement : nous sommes plus habiles à nous consoler que nous ne le croyons. La personne de 80 ans que vous imaginez n'existe pas encore, et elle n'aura peut-être ni vos goûts ni vos priorités d'aujourd'hui.

Le troisième est que la formule pousse toujours dans le même sens, celui de l'audace. Or certaines actions se regrettent toute une vie, en particulier celles qui sont irréversibles ou qui font du tort à d'autres. Une décision qui engage un conjoint et des enfants ne se juge pas seulement à l'aune de ses propres regrets. La crainte du regret peut aussi paralyser : à force de vouloir un choix dont on ne se voudra jamais, on ne choisit plus. Le critère minimax est de son côté très prudent et ignore les probabilités, ce qui le rend discutable quand on les connaît.

Pour aller plus loin

Sources principales : Leonard J. Savage, « The Theory of Statistical Decision », Journal of the American Statistical Association (1951) ; Graham Loomes et Robert Sugden, « Regret Theory », The Economic Journal (1982) ; Thomas Gilovich et Victoria H. Medvec, « The Experience of Regret: What, When, and Why », Psychological Review (1995) ; Daniel T. Gilbert et al., « Looking Forward to Looking Backward: The Misprediction of Regret », Psychological Science (2004) ; entretiens de Jeff Bezos sur la création d'Amazon.