Décision et action
Le « suffisamment bon » : Herbert Simon et la rationalité limitée
Vous cherchez un restaurant pour ce soir. Vous pourriez comparer les cent quarante adresses du quartier, lire tous les avis et calculer le meilleur rapport entre la qualité et le prix. Vous pouvez aussi entrer dans le premier établissement qui a l'air bon, pas trop cher et pas trop bruyant. Herbert Simon a montré que cette seconde façon de faire est la manière normale, et souvent la plus raisonnable, de décider.
L'idée en bref
Choisir le « suffisamment bon », c'est fixer à l'avance un niveau d'exigence, examiner les options une par une et retenir la première qui atteint ce niveau. On ne cherche pas la meilleure option possible, on cherche une option qui convient. Herbert Simon a nommé cette stratégie satisficing, un mot qu'il a formé à partir de satisfy (satisfaire) et de suffice (suffire).
Herbert Simon (1916-2001), chercheur américain en sciences de l'organisation, en économie et en psychologie, a reçu en 1978 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques, souvent appelé prix Nobel d'économie, pour ses travaux sur la prise de décision dans les organisations. Dès Administrative Behavior (1947), puis dans deux articles de 1955 et de 1956, il conteste le portrait que l'économie de son temps fait du décideur : un être qui connaît toutes les options, prévoit toutes leurs conséquences et calcule la meilleure. Simon lui oppose la rationalité limitée (bounded rationality). Nous décidons avec une information incomplète, un temps compté et une capacité de calcul modeste. Dans ces conditions, chercher l'optimum est le plus souvent impossible, et se donner un seuil d'acceptation est une conduite sensée. C'est dans l'article de 1956 qu'il emploie le verbe satisfice.
Pourquoi l'optimum coûte trop cher
La recherche de la meilleure option a un coût que l'on oublie de compter : le temps et l'attention qu'elle demande. Chaque option supplémentaire que l'on examine apporte un peu moins que la précédente, puisque les meilleures chances d'amélioration se trouvent au début, alors que l'effort d'examen reste le même. Il arrive donc un moment où continuer à chercher coûte plus que ce que l'on peut espérer y gagner. Le seuil d'exigence sert à s'arrêter avant ce moment.
Simon insistait sur un point que l'on oublie souvent : le seuil n'est pas fixe. Si les options acceptables sont faciles à trouver, on relève son exigence. Si l'on ne trouve rien, on la baisse. Le « suffisamment bon » est donc un réglage qui s'ajuste à ce que le monde offre, plus qu'une résignation.
À l'école et au travail : savoir s'arrêter
La même logique s'applique à tout travail que l'on pourrait améliorer sans fin. Une copie, un rapport, un cours ou une présentation peuvent toujours être retouchés, et les dernières retouches sont celles qui rapportent le moins.
Quand s'en servir
La stratégie du seuil convient aux décisions nombreuses, peu risquées et réversibles : les achats courants, le choix d'un film, la rédaction d'un courriel ou l'organisation d'une sortie. Elle convient aussi quand les options se présentent l'une après l'autre et ne reviennent pas, comme les offres d'emploi ou les logements dans une ville tendue.
- Quels sont les deux ou trois critères qui comptent vraiment pour moi ?
- Quel niveau me suffirait pour chacun ?
- Que gagnerais-je, de façon réaliste, à chercher une heure de plus ?
Limites et pièges
Il faut distinguer deux choses. La rationalité limitée, comme description de la façon dont les humains décident, est une idée solide et largement admise, qui a nourri toute l'économie comportementale. Le conseil de vie « contentez-vous du suffisamment bon » est une autre affaire, et il repose sur des preuves plus fragiles.
Le psychologue Barry Schwartz et ses collègues ont proposé en 2002 de distinguer les « maximiseurs », qui veulent toujours le meilleur, et les « satisfaiseurs ». Dans leurs questionnaires, les maximiseurs se déclaraient en moyenne moins heureux et plus sujets au regret. Une étude de 2006, menée par Sheena Iyengar, Rachael Wells et Barry Schwartz auprès de jeunes diplômés, a observé que les maximiseurs obtenaient des salaires d'embauche supérieurs d'environ 20 % tout en étant moins satisfaits de l'emploi obtenu. Ces résultats sont des corrélations, obtenues surtout par questionnaires, et les chercheurs débattent encore de la bonne façon de mesurer la tendance à maximiser. On ne peut pas en conclure que réduire ses exigences rend heureux.
Le modèle ne convient pas non plus à toutes les décisions. Pour un choix lourd et irréversible, comme une opération chirurgicale ou l'achat d'un logement, le temps de recherche supplémentaire se justifie. Un seuil placé trop bas devient une excuse pour un travail bâclé, et le « suffisamment bon » ne dit pas où placer la barre : cela dépend de l'enjeu. En classe, enfin, on ne dira pas à un élève qui apprend qu'une compréhension approximative suffit. Le seuil s'applique à la présentation de la copie, pas aux connaissances dont il aura besoin l'année suivante.
Pour aller plus loin
- Le paradoxe du choix — trop d'options paralysent-elles ? Une idée voisine et contestée.
- Les rendements décroissants — pourquoi chaque heure de recherche supplémentaire rapporte moins.
- Décisions réversibles et irréversibles — pour savoir quand le seuil doit être élevé.
- Système 1 et Système 2 — la suite donnée par Daniel Kahneman aux travaux sur nos limites de décideurs.
Sources principales : Herbert A. Simon, Administrative Behavior (1947) ; « A Behavioral Model of Rational Choice », The Quarterly Journal of Economics (1955) ; « Rational Choice and the Structure of the Environment », Psychological Review (1956) ; Barry Schwartz et al., « Maximizing versus Satisficing: Happiness Is a Matter of Choice », Journal of Personality and Social Psychology (2002) ; Sheena S. Iyengar, Rachael E. Wells et Barry Schwartz, « Doing Better but Feeling Worse », Psychological Science (2006).