Décision et action
L'optionalité
Vous réservez un hôtel pour l'été. Le tarif annulable coûte quinze euros de plus que le tarif ferme. Ces quinze euros n'achètent ni une meilleure chambre ni un meilleur petit-déjeuner : ils achètent le droit de changer d'avis. Ce droit s'appelle une option, et cette fiche explique pourquoi il a une valeur, comment l'estimer et comment éviter de le payer trop cher.
L'idée en bref
Une option est le droit de faire quelque chose plus tard, sans y être obligé. L'optionalité désigne la qualité d'une situation qui laisse plusieurs possibilités ouvertes. Son intérêt tient à une asymétrie. Si l'avenir tourne bien, vous exercez l'option et vous en profitez. S'il tourne mal, vous l'abandonnez, et vous ne perdez que ce qu'elle vous a coûté. La perte est limitée et connue d'avance, alors que le gain reste ouvert. Une option vaut d'autant plus que l'avenir est incertain : si l'on sait déjà ce qui arrivera, le droit de choisir plus tard n'apporte rien.
Le mot vient de la finance, où une option est un contrat qui donne le droit d'acheter ou de vendre un actif à un prix fixé d'avance, jusqu'à une date donnée. Fischer Black, Myron Scholes et Robert Merton ont publié en 1973 les formules qui permettent d'en calculer le prix. L'économiste Stewart Myers a proposé en 1977 de parler d'« options réelles » pour les décisions d'investissement des entreprises qui laissent la possibilité d'attendre, d'agrandir ou d'abandonner. Nassim Nicholas Taleb a enfin popularisé le terme d'optionalité dans Antifragile (2012), comme manière de tirer parti de l'incertitude sans avoir à la prévoir.
La plus ancienne histoire d'option est racontée par Aristote dans la Politique. Le philosophe Thalès de Milet, à qui l'on reprochait sa pauvreté, aurait prévu une récolte d'olives abondante. Il versa en hiver des arrhes pour s'assurer l'usage des pressoirs de Milet et de Chios, à bas prix puisque personne n'en voulait, et il les sous-loua très cher au moment de la récolte. Taleb fait remarquer que Thalès n'avait pas besoin d'une prévision exacte : si la récolte avait été mauvaise, il n'aurait perdu que ses arrhes.
Ce que vaut le droit de changer d'avis
Cet exemple contient les trois éléments de toute option : un prix à payer aujourd'hui, une incertitude qui sera levée plus tard et un droit que l'on exercera ou non. Plus l'incertitude est grande et plus l'erreur coûterait cher, plus l'option a de valeur.
Orientation et apprentissage : des portes qui restent ouvertes
Beaucoup de choix de vie se prêtent au même raisonnement, même sans chiffres. Certains chemins conservent des possibilités, alors que d'autres les ferment tôt.
Les compétences générales fonctionnent de la même façon. Bien lire, bien écrire, savoir compter et parler une langue étrangère sont utiles dans presque tous les avenirs possibles, ce qui en fait des options peu risquées.
Quand s'en servir
Pensez en termes d'options quand l'avenir est très incertain, quand une information importante doit arriver bientôt et quand certaines décisions fermeraient des possibilités de manière définitive. Un essai gratuit, une location avant un achat, un prototype, un stage ou une petite somme d'épargne disponible sont des options courantes.
- Qu'est-ce que cette décision m'empêchera de faire ensuite ?
- Combien coûte la possibilité d'attendre ou de revenir en arrière ?
- Qu'apprendrai-je d'ici là, et quand devrai-je trancher ?
Limites et pièges
Le calcul du prix d'une option financière est un résultat mathématique, valable sous des hypothèses précises. Son extension aux choix de vie est une analogie, utile mais sans formule : personne ne peut chiffrer ce que vaut le fait de garder les mathématiques en première.
Le piège principal est de garder trop de portes ouvertes. Chaque option coûte de l'argent, du temps ou de l'attention, et ces coûts s'additionnent. Dans des expériences publiées en 2004, Jiwoong Shin et Dan Ariely faisaient jouer des participants à un jeu où des portes rapportaient des gains et disparaissaient si l'on cessait de les visiter. Les joueurs sacrifiaient une part de leurs gains pour empêcher des portes peu rentables de se fermer. Nous surpayons volontiers le simple fait de ne pas renoncer.
La valeur d'une option tient par ailleurs à ce qu'on l'exerce un jour. Celui qui multiplie les stages, les formations et les projets parallèles sans jamais s'engager repousse sa décision plus qu'il n'accumule de liberté. Or beaucoup de bonnes choses, comme la maîtrise d'un métier, une relation durable ou la pratique d'un instrument, ne viennent qu'avec l'engagement. Daniel Gilbert et Jane Ebert ont aussi observé en 2002 que des personnes autorisées à revenir sur un choix en étaient moins satisfaites que celles dont le choix était définitif. Ces résultats de laboratoire ne doivent pas être généralisés sans précaution, mais ils rappellent que la liberté de changer a un coût psychologique.
Pour aller plus loin
- Décisions réversibles et irréversibles — une décision réversible est une décision qui conserve ses options.
- L'arbre de décision — pour calculer ce que vaut la possibilité de s'arrêter en chemin.
- L'antifragilité — comment les options permettent de profiter de l'imprévu.
- Le coût d'opportunité — ce que l'on abandonne en gardant trop de portes ouvertes.
Sources principales : Aristote, Politique, livre I ; Fischer Black et Myron Scholes, « The Pricing of Options and Corporate Liabilities », Journal of Political Economy (1973) ; Stewart C. Myers, « Determinants of Corporate Borrowing », Journal of Financial Economics (1977) ; Nassim Nicholas Taleb, Antifragile (2012) ; Jiwoong Shin et Dan Ariely, « Keeping Doors Open: The Effect of Unavailability on Incentives to Keep Options Viable », Management Science (2004) ; Daniel T. Gilbert et Jane E. J. Ebert, « Decisions and Revisions », Journal of Personality and Social Psychology (2002).