Psychologie sociale et influence
Le conformisme : ce que montre vraiment l'expérience d'Asch
Sept personnes affirment l'une après l'autre que deux lignes de longueurs visiblement différentes sont égales. C'est votre tour de répondre. L'expérience de Solomon Asch a posé cette question à des dizaines d'étudiants, et sa réponse est plus nuancée que ce que l'on en retient d'ordinaire. Cette fiche la présente telle qu'elle est.
L'idée en bref
Le conformisme, ou conformité, est le fait d'aligner son jugement ou son comportement sur celui d'un groupe, sans y avoir été obligé. Le psychologue Solomon Asch, né en Pologne et établi aux États-Unis, l'a étudié dans une série d'expériences publiées entre 1951 et 1956.
En 1955, Morton Deutsch et Harold Gerard ont distingué deux raisons de se conformer. L'influence informationnelle joue quand nous pensons que les autres savent mieux que nous. L'influence normative joue quand nous voulons éviter d'être rejetés ou moqués, même si nous savons qu'ils ont tort. L'expérience d'Asch isole surtout la seconde, puisque la bonne réponse y est évidente. Le phénomène est bien établi et a été reproduit de nombreuses fois. Son ampleur varie selon les époques, les cultures et les conditions, et elle est souvent exagérée.
Les lignes d'Asch
Ces chiffres se lisent dans les deux sens. On retient en général que trois personnes sur quatre se sont conformées. Les mêmes données montrent pourtant qu'environ 63 % des réponses n'ont pas suivi le groupe (100 − 36,8 = 63,2), soit près des deux tiers. Très peu de participants ont cédé à chaque essai. Asch lui-même s'intéressait autant à l'indépendance qu'à la soumission, et le titre de sa monographie de 1956 commence par les mots « Studies of independence and conformity ».
Les entretiens menés après l'expérience précisent le tableau. Très peu de participants disaient avoir réellement vu les lignes comme le groupe. Les autres avaient fini par douter de leur propre jugement, ou savaient que le groupe se trompait et n'avaient pas voulu se singulariser.
Ce qui renforce et ce qui défait la pression
Asch a fait varier les conditions, et ces variantes sont la partie la plus utile de son travail.
- La taille de la majorité compte peu au-delà de trois. Un seul complice n'a presque aucun effet, deux en ont un peu, trois suffisent pour obtenir l'effet complet.
- L'unanimité est décisive. Dès qu'un seul complice donne la bonne réponse, le taux de conformité est divisé par quatre au moins.
- L'anonymat protège. Quand le participant répond par écrit au lieu de parler devant le groupe, les réponses conformes deviennent bien plus rares.
Le même procédé vaut dans une réunion de travail. Un tour de table où chacun parle après son supérieur mesure surtout l'avis du supérieur. Un vote à bulletin secret ou une note écrite avant la discussion donnent une autre image.
Quand s'en servir
Le modèle sert d'abord à interpréter un accord. Quand un groupe est unanime, il faut se demander si les avis ont été donnés séparément ou les uns après les autres, en public ou en privé.
Il sert ensuite à vous examiner vous-même. Quand vous vous rangez à l'avis général, deux questions aident : « Qu'aurais-je répondu si j'avais été seul ? » et « Est-ce que je crois qu'ils ont raison, ou est-ce que je veux seulement éviter d'être celui qui dérange ? »
Limites et pièges
Le premier piège est le résumé habituel, selon lequel « les gens suivent le groupe ». En 1990, Ronald Friend, Yvonne Rafferty et Dana Bramel ont montré que les manuels de psychologie avaient peu à peu transformé une étude sur la résistance à la pression en démonstration de la docilité humaine. Les données d'Asch disent que la pression existe, qu'une minorité y cède souvent, et que la majorité des réponses y résiste.
Le deuxième piège est de croire le chiffre universel. En 1980, Stephen Perrin et Christopher Spencer ont repris l'expérience avec des étudiants britanniques en sciences et en ingénierie et n'ont observé qu'une seule réponse conforme sur 396 essais critiques. Ils ont qualifié l'effet d'« enfant de son époque », celle de l'Amérique des années 1950. La méta-analyse de Rod Bond et Peter Smith (1996), qui rassemble plus de 130 études menées dans de nombreux pays, confirme l'existence de l'effet. Elle montre qu'il est plus fort dans les cultures où le groupe prime sur l'individu, et qu'il a diminué aux États-Unis depuis les années 1950. En 2023, Axel Franzen et Sebastian Mader ont toutefois reproduit l'expérience avec 202 participants et trouvé un taux d'erreur moyen de 33 %, voisin de celui d'Asch.
Le troisième piège est de généraliser trop vite. Les participants étaient des étudiants, placés parmi des inconnus et devant une tâche sans enjeu. Céder sur la longueur d'une ligne ne coûte rien. On ne peut pas en déduire directement ce que feraient les mêmes personnes sur une question qui leur importe.
Enfin, le conformisme n'est pas toujours un défaut. Suivre les usages d'un groupe facilite la vie commune, et tenir compte de l'avis de plusieurs personnes est souvent raisonnable. Le problème commence quand la peur d'être seul fait taire une information que le groupe aurait eu besoin d'entendre.
Pour aller plus loin
- La preuve sociale — suivre les autres parce qu'on les croit mieux informés.
- La pensée de groupe — ce que devient la pression à l'unanimité dans un groupe qui décide.
- L'autorité — l'expérience de Milgram, qui fut l'assistant d'Asch, et ses relectures.
- Que valent les modèles mentaux ? — sur l'écart entre les expériences célèbres et leur résumé.
Sources principales : Solomon Asch, « Effects of group pressure upon the modification and distortion of judgments » (1951), « Opinions and social pressure » (Scientific American, 1955) et « Studies of independence and conformity: a minority of one against a unanimous majority » (Psychological Monographs, 1956) ; Deutsch et Gerard (1955) ; Perrin et Spencer, « The Asch effect: a child of its time? » (1980) ; Friend, Rafferty et Bramel, « A puzzling misinterpretation of the Asch "conformity" study » (1990) ; Bond et Smith, « Culture and conformity: a meta-analysis of studies using Asch's line judgment task » (Psychological Bulletin, 1996) ; Franzen et Mader, « The power of social influence: a replication and extension of the Asch experiment » (PLoS ONE, 2023).