Psychologie sociale et influence
L'effet spectateur : ce qu'il reste du cas Kitty Genovese
Un homme s'effondre sur un quai de gare bondé. Chacun regarde les autres, et pendant quelques secondes personne ne bouge. Cette fiche explique ce moment d'hésitation, raconte l'histoire vraie du fait divers qui a lancé les recherches, et montre que les témoins interviennent bien plus souvent qu'on ne le dit.
L'idée en bref
L'effet spectateur, ou effet du témoin (bystander effect), désigne le fait qu'une personne a moins de chances de porter secours quand d'autres témoins sont présents que lorsqu'elle est seule. Il a été mis en évidence par les psychologues américains John Darley et Bibb Latané à partir de 1968, et présenté dans leur livre The Unresponsive Bystander: Why Doesn't He Help? (1970).
Ils l'expliquent par trois mécanismes. Le premier est la dilution de la responsabilité : si nous sommes dix, chacun se dit qu'un autre va agir ou l'a déjà fait. Le deuxième est l'ignorance collective : chacun observe le calme apparent des autres et en conclut que la situation n'est pas grave. Le troisième est la crainte du ridicule, celle d'intervenir à tort devant tout le monde. L'effet est établi en laboratoire. Sa portée dans les urgences réelles est nettement plus limitée que ne le veut sa réputation.
Le fait divers, sa légende et les expériences
Le 13 mars 1964, Kitty Genovese, 28 ans, est poignardée en pleine nuit près de son immeuble, dans le quartier de Kew Gardens à New York. Deux semaines plus tard, le New York Times publie un article qui affirme que 38 voisins respectables ont assisté au meurtre pendant plus d'une demi-heure sans appeler la police. L'affaire devient le symbole de l'indifférence des grandes villes, et elle inspire directement les travaux de Darley et Latané.
Ce récit était inexact. En 2007, les psychologues Rachel Manning, Mark Levine et Alan Collins ont repris les pièces du procès et les enquêtes ultérieures. Rien ne prouve qu'il y ait eu 38 témoins oculaires. Très peu de voisins ont vu quelque chose, et la plupart n'ont entendu que des cris qu'ils ont pu prendre pour une dispute. L'un d'eux a crié par la fenêtre, ce qui a fait fuir l'agresseur une première fois. La seconde agression a eu lieu dans un hall à l'arrière de l'immeuble, hors de la vue de presque tous. Des témoignages indiquent que la police a été appelée, et une voisine est descendue tenir la victime dans ses bras jusqu'à l'arrivée des secours. Le New York Times a lui-même reconnu en 2016 que son article avait grossi le nombre des témoins et ce qu'ils avaient perçu.
Le récit des 38 témoins passifs est donc une légende journalistique. Les expériences qu'il a inspirées restent en revanche valables.
Ces résultats concernent la probabilité qu'une personne donnée intervienne. La victime, elle, a besoin de savoir si quelqu'un interviendra. Un calcul simple montre la différence. Supposons que, dans une foule, chaque témoin n'ait plus que 30 % de chances d'agir. S'ils sont cinq, la probabilité que personne n'agisse est de 0,7 multiplié cinq fois par lui-même, soit environ 0,17. La probabilité qu'au moins un témoin agisse est donc d'environ 83 %. Chaque individu aide moins, mais la victime n'est pas forcément plus mal lotie.
Le même mécanisme au bureau et en classe
Quand s'en servir
Le modèle sert dans les deux positions. Si vous avez besoin d'aide, il faut briser la dilution de la responsabilité en désignant quelqu'un et en lui donnant une tâche précise. Si vous êtes témoin, il faut vous rappeler que les autres attendent peut-être, comme vous, que quelqu'un commence.
Limites et pièges
La recherche récente a beaucoup nuancé le tableau. En 2011, Peter Fischer et ses collègues ont réuni plusieurs décennies d'études dans une méta-analyse. L'effet existe, avec une taille moyenne faible à modérée, mais il s'affaiblit nettement quand la situation est dangereuse et quand l'agresseur est présent. Selon les auteurs, les autres témoins représentent alors un soutien physique possible, ce qui peut faciliter l'intervention.
Dans une étude mise en ligne en 2019, Richard Philpot et ses collègues ont analysé 219 conflits filmés par des caméras de surveillance dans des espaces publics au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Afrique du Sud. Dans 91 % des cas, au moins un témoin est intervenu, et la probabilité que la victime reçoive de l'aide augmentait avec le nombre de personnes présentes. L'intervention est donc la norme. Cette étude ne contredit pas les expériences de 1968, car elle mesure l'aide reçue par la victime et non la probabilité que chaque témoin agisse, mais elle dément l'idée d'une foule passive.
Le principal piège est le fatalisme. Croire que « les gens n'interviennent jamais » est faux, et cette croyance peut décourager d'agir. Le second piège est moral : l'effet spectateur décrit une hésitation produite par la situation, il n'excuse pas l'inaction et ne prouve aucune indifférence. Enfin, l'affaire Genovese a servi pendant quarante ans à illustrer un effet réel par un récit inexact, ce qui invite à vérifier les exemples célèbres.
Pour aller plus loin
- La preuve sociale — pourquoi le calme des autres nous fait croire qu'il ne se passe rien.
- La tragédie des communs — un autre cas où ce qui dépend de tous n'est pris en charge par personne.
- L'heuristique de disponibilité — comment un fait divers marquant fausse notre idée de ce qui est fréquent.
- Que valent les modèles mentaux ? — sur les effets célèbres dont le récit dépasse les preuves.
Sources principales : Darley et Latané, « Bystander intervention in emergencies: diffusion of responsibility » (1968) ; Latané et Darley, « Group inhibition of bystander intervention in emergencies » (1968) et The Unresponsive Bystander: Why Doesn't He Help? (1970) ; Manning, Levine et Collins, « The Kitty Genovese murder and the social psychology of helping: the parable of the 38 witnesses » (American Psychologist, 2007) ; Fischer et al., « The bystander-effect: a meta-analytic review » (Psychological Bulletin, 2011) ; Philpot, Liebst, Levine, Bernasco et Lindegaard, « Would I be helped? Cross-national CCTV footage shows that intervention is the norm in public conflicts » (American Psychologist, 2020, mis en ligne en 2019).