Économie et stratégie

La tragédie des communs

Au large de Terre-Neuve, on a pêché la morue pendant cinq siècles. En 1992, le Canada a dû interdire cette pêche parce qu'il ne restait presque plus de poissons. Aucun pêcheur ne voulait ce résultat, et chacun y a contribué. Cette fiche présente le modèle qui explique cet enchaînement, puis la réponse d'Elinor Ostrom, qui a montré qu'il n'a rien d'une fatalité.

L'idée en bref

La tragédie des communs (tragedy of the commons) décrit la situation suivante. Une ressource limitée est ouverte à tous. Chaque utilisateur garde pour lui le bénéfice de ce qu'il prélève, alors que le dommage causé à la ressource est partagé entre tous. Chacun a donc intérêt à prélever davantage, et la somme de ces décisions raisonnables épuise la ressource, au détriment de tous.

Le biologiste américain Garrett Hardin a donné son nom à l'idée dans un article de la revue Science en 1968. Il y reprend l'image d'un pâturage communal, empruntée à l'économiste anglais William Forster Lloyd, qui l'avait proposée en 1833. L'article de Hardin portait surtout sur la croissance de la population, et que plusieurs de ses positions sur ce sujet sont aujourd'hui très contestées. Le mécanisme qu'il décrit est réel et bien documenté, pour les pêcheries par exemple. Sa conclusion, selon laquelle l'issue est inévitable sans propriété privée ou sans contrainte imposée d'en haut, a été réfutée par les travaux de la politologue Elinor Ostrom.

Le calcul du berger

Le raisonnement de Hardin tient en quelques chiffres. Ils montrent comment un choix avantageux pour chacun devient mauvais pour tous.

La morue de Terre-Neuve a suivi ce schéma à grande échelle. Chaque bateau avait intérêt à pêcher le plus possible, puisque le poisson laissé dans l'eau serait pris par un autre. Les chalutiers industriels ont rendu la capture si efficace que les stocks se sont effondrés, et le moratoire de 1992 a mis des dizaines de milliers de personnes au chômage. Le même mécanisme se retrouve dans l'usage excessif des antibiotiques, qui affaiblit leur efficacité pour tous, et dans les émissions de gaz à effet de serre.

La réponse d'Elinor Ostrom : des communs qui durent

Hardin ne voyait que deux issues : partager la ressource en propriétés privées ou la faire régler par l'État. Elinor Ostrom a consacré sa carrière à étudier des cas réels, et elle a constaté que beaucoup de communautés gèrent elles-mêmes une ressource commune depuis des siècles sans la détruire. Elle a présenté ces cas dans Governing the Commons (1990) et a reçu le prix Nobel d'économie en 2009, la première fois qu'il était attribué à une femme.

Ostrom a dégagé de ces cas des conditions de réussite. Les limites de la ressource et la liste des ayants droit sont claires. Les règles sont adaptées au lieu et décidées par ceux qui les appliquent. Les usagers se surveillent mutuellement. Les sanctions sont graduées, légères à la première faute et plus lourdes ensuite. Il existe un moyen simple de régler les conflits, et les autorités extérieures reconnaissent à la communauté le droit de s'organiser. La critique adressée à Hardin, par Ostrom et par d'autres chercheurs, porte sur un point précis : il a décrit une ressource en accès libre, où personne ne se parle, alors qu'un commun est une ressource gérée par un groupe selon des règles. Hardin a lui-même admis plus tard qu'il aurait dû parler de la tragédie des communs « non gérés ».

Quand s'en servir

Le modèle s'applique à toute ressource partagée que l'usage de l'un diminue pour les autres : un budget commun, une cuisine de colocation, le silence d'une bibliothèque ou le temps de parole dans une classe. Les questions à se poser sont les suivantes :

Limites et pièges

Le premier piège est de prendre la tragédie pour une loi. C'est un scénario qui se produit sous certaines conditions : un accès ouvert et l'absence de communication entre les usagers. Les expériences de laboratoire menées par Ostrom et ses collègues montrent que des participants qui peuvent se parler et se sanctionner préservent bien mieux une ressource commune que le modèle ne le prévoit.

Le second piège est l'excès inverse. Les réussites décrites par Ostrom concernent surtout des communautés de taille modeste, stables, où chacun connaît les autres et dépend durablement de la ressource. Elle ne prétendait pas que la bonne volonté suffise, et elle a aussi décrit des échecs. Pour les communs mondiaux, comme le climat ou les océans, la surveillance mutuelle entre voisins n'existe pas, et la coopération est beaucoup plus difficile à construire. Ostrom plaidait dans ce cas pour des efforts menés à plusieurs échelles en même temps, du local à l'international, plutôt que pour l'attente d'un accord global unique.

Pour aller plus loin

Sources principales : Garrett Hardin, « The Tragedy of the Commons », Science (1968) ; William Forster Lloyd, Two Lectures on the Checks to Population (1833) ; Elinor Ostrom, Governing the Commons (1990 ; trad. fr. Gouvernance des biens communs, 2010) ; Robert Netting, Balancing on an Alp (1981), pour le village de Törbel ; Garrett Hardin, « Extensions of “The Tragedy of the Commons” », Science (1998).