Psychologie sociale et influence
La fenêtre d'Overton
En 1990, proposer d'interdire de fumer dans tous les cafés de France aurait paru extravagant. En 2008, la mesure est entrée en vigueur, et peu de gens souhaitent aujourd'hui revenir en arrière. Entre ces deux dates, ce que le public jugeait acceptable s'était déplacé, et c'est ce déplacement que décrit la fenêtre d'Overton.
L'idée en bref
La fenêtre d'Overton désigne l'éventail des politiques qu'une société juge acceptables à un moment donné. Les idées situées dans la fenêtre peuvent être défendues par un responsable politique sans risque pour sa carrière. Celles qui se trouvent en dehors paraissent trop radicales, dans un sens ou dans l'autre. La fenêtre se déplace avec le temps, et des idées impensables deviennent banales tandis que d'autres sortent du champ.
L'idée vient de Joseph Overton (1960-2003), vice-président du Mackinac Center for Public Policy, un cercle de réflexion (think tank) libéral du Michigan. Il s'en servait au milieu des années 1990 pour expliquer à quoi sert un tel organisme. Après sa mort dans un accident d'ULM, son collègue Joseph Lehman a développé l'idée et lui a donné son nom. Il faut dire clairement ce qu'elle est : un concept forgé par un think tank pour décrire son propre travail, qui n'a reçu aucune validation académique.
Comment la fenêtre se déplace
Overton rangeait les politiques possibles sur un axe, pour un sujet donné, de la moins à la plus grande intervention de l'État. Son exemple était l'éducation : à une extrémité, l'école publique obligatoire pour tous, à l'autre, l'absence totale d'école publique, et entre les deux toutes les formules intermédiaires. La fenêtre couvre la portion de l'axe que l'opinion accepte.
Sa thèse principale est souvent oubliée. Selon lui, les élus suivent la fenêtre plus qu'ils ne la déplacent, car ils choisissent parmi les options que leurs électeurs tolèrent déjà. Le déplacement vient du reste de la société : des familles, des médias, des mouvements sociaux et des cercles de réflexion comme le sien. Le commentateur Joshua Treviño a proposé plus tard une échelle des degrés d'acceptation, souvent attribuée à tort à Overton : impensable, radical, acceptable, raisonnable, populaire et, pour finir, inscrit dans la loi.
Une fenêtre dans chaque groupe
L'image vaut au-delà de la politique nationale. Chaque organisation a elle aussi son éventail d'idées que l'on peut proposer sans passer pour un original.
Dans une école, la fenêtre concerne par exemple les devoirs à la maison ou les notes chiffrées. Ce qu'un enseignant peut proposer en conseil d'école sans susciter de stupeur dépend de l'établissement et de l'époque.
Quand s'en servir
Le modèle aide d'abord à comprendre un refus. Une proposition peut être rejetée parce qu'elle est mauvaise, ou seulement parce qu'elle est trop éloignée de ce que le groupe a l'habitude d'envisager. Les deux cas n'appellent pas la même réponse.
- Où se situe mon idée par rapport à ce que ce groupe juge normal aujourd'hui ?
- Existe-t-il une étape intermédiaire, un essai limité ou réversible, qui serait acceptable dès maintenant ?
- Qui, à l'extérieur du groupe, pratique déjà ce que je propose, et avec quels résultats ?
Il aide aussi à prendre du recul sur ses propres évidences. Ce qui vous paraît impensable l'est peut-être pour de bonnes raisons, ou peut-être seulement parce que personne autour de vous ne le défend.
Limites et pièges
La fenêtre d'Overton n'a pas le statut d'un résultat scientifique. Elle vient d'un organisme militant et non de la recherche, personne n'en mesure les bords, et elle n'a pas été testée comme on teste une hypothèse. Les politistes étudient depuis longtemps la formation de l'opinion et de l'agenda politique avec des outils plus précis, et la fenêtre reste une métaphore commode.
Elle simplifie beaucoup. Il existe autant de fenêtres que de sujets, de pays et de milieux. Dans une société divisée, deux publics peuvent avoir des fenêtres qui ne se recouvrent presque plus. L'axe unique d'Overton convient mal aux questions qui ont plus d'une dimension.
L'usage courant en a fait autre chose : une recette selon laquelle il suffirait de tenir des propos outranciers pour rendre acceptables des positions un peu moins extrêmes. Overton ne décrivait pas une tactique de provocation, et rien ne garantit que cette recette fonctionne. Un propos extrême peut tout aussi bien discréditer celui qui le tient et la cause qu'il défend.
Enfin, le modèle est neutre sur le fond. Qu'une idée soit dans la fenêtre ne dit rien de sa justesse : l'opinion majoritaire a accepté par le passé des pratiques que l'on juge aujourd'hui indéfendables, et elle en a rejeté d'autres qui se sont révélées justes. Dire d'un adversaire qu'il « déplace la fenêtre » ne dispense pas non plus d'examiner ce qu'il propose.
Pour aller plus loin
- Le conformisme — pourquoi il est coûteux de défendre seul une idée que le groupe juge étrange.
- La masse critique et le point de bascule — le seuil à partir duquel une idée minoritaire se répand d'elle-même.
- L'ancrage — comment la première position entendue sert de repère à toutes les autres.
- Que valent les modèles mentaux ? — sur la différence entre une image commode et un résultat établi.
Sources principales : Mackinac Center for Public Policy, page « The Overton Window » du site de l'organisme (mackinac.org/OvertonWindow) ; l'échelle des degrés d'acceptation est attribuée à Joshua Treviño, sans publication de référence ; lois françaises du 9 juillet 1976 (loi Veil) et du 10 janvier 1991 (loi Évin), décret du 15 novembre 2006 sur l'interdiction de fumer dans les lieux à usage collectif.