Psychologie sociale et influence
Nous et eux
Au début d'une colonie de vacances, on répartit les enfants en deux équipes, les Bleus et les Verts, par tirage au sort. Deux jours plus tard, les Bleus trouvent que les Verts trichent, et les Verts que les Bleus sont prétentieux. Cette fiche explique pourquoi un simple classement suffit à créer un « nous » et un « eux », et ce que l'on peut en faire.
L'idée en bref
Nous traitons mieux les membres de notre propre groupe, l'endogroupe (ingroup), que ceux d'un autre groupe, l'exogroupe (outgroup). Nous leur faisons plus confiance et nous leur attribuons plus volontiers des ressources. Ce favoritisme apparaît même quand le groupe a été formé sur un critère sans importance.
Le psychologue Henri Tajfel (1919-1982), né en Pologne dans une famille juive et devenu professeur à l'université de Bristol en 1967, l'a montré dans des expériences publiées en 1970 et 1971. Avec John Turner, il en a tiré la théorie de l'identité sociale (1979). Une part de l'image que nous avons de nous-mêmes vient des groupes auxquels nous appartenons, et nous cherchons à ce que ces groupes se comparent favorablement aux autres. Le favoritisme envers l'endogroupe est l'un des résultats les mieux reproduits de la psychologie sociale. Son explication et sa portée hors du laboratoire sont davantage discutées.
Le groupe minimal
Tajfel voulait trouver le seuil à partir duquel la discrimination apparaît. Il a donc commencé par des groupes vidés de tout ce qui fait d'ordinaire un groupe, sans histoire commune ni contact entre les membres, avec l'intention d'ajouter ces ingrédients un à un. La discrimination est apparue dès cette première étape.
En 1973, Michael Billig et Tajfel ont vérifié que le favoritisme subsistait quand les participants savaient que les groupes avaient été tirés au sort. Le classement suffisait donc à lui seul.
Ce résultat complète une étude plus ancienne. En 1954, Muzafer Sherif avait réparti 22 garçons d'environ onze ans en deux équipes dans un camp de vacances de l'Oklahoma, à Robbers Cave. La compétition pour des prix avait produit une franche hostilité, que seules des tâches impossibles à réussir sans l'autre équipe, comme rétablir l'arrivée d'eau du camp, avaient fait reculer. Sherif en concluait que le conflit naît de la rivalité pour des ressources. Tajfel montre que le favoritisme commence avant toute rivalité.
Du laboratoire au bureau
La classe connaît le même phénomène avec les groupes de niveau, les options et les filières. Appeler un groupe « les bons » et l'autre « les faibles » fabrique deux identités, avec les comparaisons qui les accompagnent.
Quand s'en servir
Le modèle sert à examiner vos jugements sur les personnes. Trois questions sont utiles.
- Aurais-je jugé ce comportement de la même façon s'il venait de quelqu'un de mon équipe, de mon camp ou de ma famille ?
- Est-ce que je connais des individus de l'autre groupe, ou seulement l'idée que mon groupe s'en fait ?
- La catégorie que j'utilise est-elle pertinente pour la question posée ?
Il sert aussi à organiser la vie d'un groupe. Les frontières entre groupes ne sont pas fixes : on peut les redessiner en donnant une appartenance commune et un but commun. Le psychologue Gordon Allport a proposé dès 1954 que le contact entre groupes réduit les préjugés quand il se fait à statut égal, autour d'un but commun, en coopération et avec le soutien des institutions. La méta-analyse de Thomas Pettigrew et Linda Tropp (2006), qui porte sur 515 études, confirme que le contact réduit les préjugés en moyenne, avec un effet modeste.
Limites et pièges
Le favoritisme envers les siens n'implique pas l'hostilité envers les autres. La psychologue Marilynn Brewer l'a souligné en 1999 : dans la plupart des études, le favoritisme consiste à donner un peu plus à son groupe, pas à nuire à l'autre. Amélie Mummendey et Sabine Otten ont montré que, dans les groupes minimaux, le favoritisme s'affaiblit nettement ou disparaît quand il s'agit de répartir des désagréments plutôt que des récompenses. L'hostilité ouverte demande d'autres ingrédients, comme la menace, la rivalité pour des ressources ou une histoire de conflit.
Le paradigme du groupe minimal est très artificiel. Les participants n'ont aucune autre information que l'appartenance, et certains chercheurs pensent qu'ils l'utilisent faute de mieux, ou parce qu'ils attendent que les membres de leur groupe leur rendent la pareille. L'explication par l'identité sociale n'est donc pas la seule possible.
L'étude de Robbers Cave doit elle aussi être citée avec réserve. Dans The Lost Boys (2018), Gina Perry a montré à partir des archives que Sherif et son équipe avaient activement attisé le conflit, et qu'une tentative menée l'année précédente avait échoué parce que les garçons s'étaient entendus.
Le dernier piège est le fatalisme. Dire que le « nous contre eux » est naturel ne le rend ni inévitable ni légitime. Chacun appartient à plusieurs groupes à la fois, et celui qui compte à un moment donné dépend de la situation, ce qui rend ces frontières modifiables.
Pour aller plus loin
- L'erreur fondamentale d'attribution — expliquer par le caractère ce qui tient à la situation, surtout chez « eux ».
- Jeux à somme nulle et jeux à somme positive — pourquoi préférer l'écart avec l'autre au gain commun est un mauvais calcul.
- Que valent les modèles mentaux ? — sur les expériences classiques dont le récit a été révisé, comme celle de Robbers Cave.
- Le conformisme — la pression que le groupe exerce sur ses propres membres.
Sources principales : Henri Tajfel, « Experiments in intergroup discrimination » (Scientific American, 1970) ; Tajfel, Billig, Bundy et Flament, « Social categorization and intergroup behaviour » (1971) ; Billig et Tajfel, « Social categorization and similarity in intergroup behaviour » (1973) ; Tajfel et Turner, « An integrative theory of intergroup conflict » (1979) ; Sherif et al., Intergroup Conflict and Cooperation: The Robbers Cave Experiment (1954/1961) ; Gordon Allport, The Nature of Prejudice (1954) ; Mummendey et Otten, « Positive-negative asymmetry in social discrimination » (1998) ; Marilynn Brewer, « The psychology of prejudice: ingroup love or outgroup hate? » (1999) ; Pettigrew et Tropp, « A meta-analytic test of intergroup contact theory » (2006) ; Gina Perry, The Lost Boys (2018).