Regard critique

Le marteau de Maslow

Un élève vient d'apprendre la proportionnalité et il la voit partout, y compris là où elle ne s'applique pas. Un consultant qui maîtrise une méthode la recommande à tous ses clients. Cette fiche présente la maxime du marteau, qui décrit ce travers, les expériences de psychologie qui lui donnent une base, et ce qu'elle implique pour l'usage des modèles mentaux.

L'idée en bref

Le marteau de Maslow, aussi appelé loi de l'instrument, désigne la tendance à aborder tous les problèmes avec l'outil que l'on connaît le mieux, que cet outil convienne ou non. L'outil peut être une technique ou une théorie, mais aussi une simple habitude.

La formule a deux auteurs. Le philosophe américain Abraham Kaplan énonce la « loi de l'instrument » dans The Conduct of Inquiry (1964) : donnez un marteau à un petit garçon, écrit-il en substance, et il trouvera que tout ce qu'il rencontre a besoin d'être martelé. Kaplan visait les chercheurs qui choisissent leurs questions en fonction des techniques qu'ils maîtrisent. Le psychologue Abraham Maslow reprend l'image en 1966 dans The Psychology of Science, où il écrit qu'il est tentant, quand on n'a pour seul outil qu'un marteau, de tout traiter comme un clou. C'est sous son nom que la phrase est restée. On la trouve parfois attribuée à Mark Twain, sans qu'aucun texte de lui ne le confirme.

Il s'agit d'une maxime et non d'une loi scientifique. Elle s'appuie toutefois sur un phénomène étudié depuis longtemps en laboratoire, la rigidité qu'installe une méthode qui a réussi.

Quand une méthode qui marche empêche d'en voir une meilleure

Les psychologues appellent effet d'Einstellung, d'un mot allemand qui signifie « disposition » ou « réglage », le fait qu'une solution familière vienne à l'esprit en premier et masque des solutions plus simples.

L'expertise ne protège pas de cet effet. En 2008, Merim Bilalić, Peter McLeod et Fernand Gobet ont présenté à de bons joueurs d'échecs des positions où une solution connue existait à côté d'une solution plus rapide. Les joueurs affirmaient chercher mieux, mais l'enregistrement de leurs regards montrait qu'ils revenaient sans cesse aux cases liées à la solution familière.

Dans la classe et dans le cabinet médical

Le même mécanisme joue chez les professionnels. Un patient qui souffre du dos peut recevoir des propositions différentes selon qu'il consulte d'abord un chirurgien ou un kinésithérapeute. Chacun voit le problème à travers ce qu'il sait faire. Il n'y a là aucune malhonnêteté : chaque praticien a surtout vu des patients que sa méthode a soulagés, et il la connaît mieux que les autres. L'expression française « déformation professionnelle » décrit cette pente.

Quand s'en servir

La maxime sert de signal d'alarme, pour soi et devant les conseils que l'on reçoit.

C'est aussi l'argument de Charlie Munger en faveur du treillis de modèles : celui qui dispose de plusieurs outils venus de plusieurs disciplines est moins exposé à tordre la réalité pour la faire entrer dans le seul qu'il possède.

Limites et pièges

La maxime ne condamne pas la spécialisation. Un marteau est le bon outil pour un clou, et l'expert qui applique sa méthode habituelle a raison dans la plupart des cas, puisque c'est pour cela qu'elle est devenue habituelle. Cet automatisme fait gagner du temps. Le problème ne se pose que dans les cas, minoritaires, où la situation a changé sans que l'on s'en aperçoive.

Le remède a lui aussi ses excès. Accumuler les outils ne garantit pas de mieux choisir. Celui qui possède cinquante modèles mal maîtrisés risque de retenir le premier qui lui vient à l'esprit ou celui qui confirme ce qu'il pensait déjà, ce qui revient à manier plusieurs marteaux. Reconnaître la structure d'un problème, qui est l'étape décisive, demande une connaissance approfondie du domaine et ne s'obtient pas en apprenant une liste.

La maxime peut encore servir d'argument facile. Dire à un contradicteur qu'il « voit des clous partout » ne réfute pas son analyse : il faut montrer en quoi son outil ne convient pas au cas discuté.

Enfin, sur l'état des preuves, l'effet d'Einstellung a été reproduit de nombreuses fois, avec des cruches comme avec des positions d'échecs, et il compte parmi les résultats solides de la psychologie de la résolution de problèmes. La formule du marteau, elle, généralise ce résultat à toute la vie intellectuelle et professionnelle. Cette généralisation est plausible, mais elle n'a pas été mesurée avec la même rigueur.

Pour aller plus loin

Sources principales : Abraham Kaplan, The Conduct of Inquiry: Methodology for Behavioral Science (1964) ; Abraham H. Maslow, The Psychology of Science: A Reconnaissance (1966) ; Abraham S. Luchins, « Mechanization in problem solving: the effect of Einstellung », Psychological Monographs (1942) ; Merim Bilalić, Peter McLeod et Fernand Gobet, « Why good thoughts block better ones: the mechanism of the pernicious Einstellung (set) effect », Cognition (2008) ; Dirk De Bock, Lieven Verschaffel et Dirk Janssens, « The predominance of the linear model in secondary school students' solutions of word problems involving length and area of similar plane figures », Educational Studies in Mathematics (1998).