Regard critique

Le transfert d'apprentissage

Le latin formerait l'esprit, les échecs rendraient bon en mathématiques, et les jeux de mémoire sur téléphone rendraient plus intelligent. Ces trois affirmations reposent sur la même idée : ce que l'on apprend quelque part servirait partout. Cette fiche présente ce que la recherche a établi sur le transfert d'apprentissage, qui est plus rare et plus difficile qu'on ne le croit, et ce qui le favorise.

L'idée en bref

Le transfert d'apprentissage est l'effet de ce que l'on a appris dans une situation sur ce que l'on sait faire dans une autre. On distingue le transfert proche, entre des situations qui se ressemblent, comme passer de la conduite d'une voiture à celle d'une camionnette, et le transfert lointain, entre des situations d'apparence très différente, comme passer des échecs aux mathématiques ou d'un cours de logique aux décisions de la vie courante.

La question est l'une des plus anciennes de la psychologie de l'éducation. En 1901, Edward Thorndike et Robert Woodworth publient des expériences où l'entraînement à une tâche, par exemple estimer la surface de rectangles, n'améliore que très peu la performance à des tâches voisines. Thorndike en conclut que le transfert dépend des « éléments identiques » que deux tâches ont en commun. Il s'opposait ainsi à la doctrine alors dominante de la « discipline formelle », selon laquelle des matières difficiles comme le latin ou la géométrie musclent l'esprit en général. En 1924, il publie une vaste enquête sur des lycéens américains, dont il conclut que le choix de ces matières n'apporte guère d'avantage en raisonnement.

Un siècle plus tard, le bilan est assez net. Le transfert proche est courant et bien établi. Le transfert lointain spontané est rare, et les méthodes qui promettent d'améliorer l'intelligence en général ont, pour la plupart, échoué lorsqu'on les a testées rigoureusement.

Avoir la solution sous les yeux et ne pas s'en servir

La difficulté du transfert tient moins à un manque de connaissances qu'au fait que l'on ne reconnaît pas, dans un problème nouveau, la structure d'un problème que l'on sait déjà résoudre.

Les échecs, la musique et les jeux d'entraînement cérébral

Les promesses de transfert lointain reviennent à chaque génération, sous des formes nouvelles.

Le même constat vaut pour deux activités souvent recommandées aux enfants. Giovanni Sala et Fernand Gobet ont réuni en 2017 les études sur l'enseignement des échecs, la pratique de la musique et l'entraînement de la mémoire de travail. Leur conclusion est que les effets mesurés sur les résultats scolaires ou les capacités intellectuelles sont faibles à modérés, et d'autant plus petits que l'étude est mieux contrôlée, par exemple quand le groupe de comparaison pratique lui aussi une activité nouvelle. Ce résultat n'enlève rien à l'intérêt des échecs ou de la musique pour eux-mêmes, mais il déconseille de les choisir pour faire monter les notes de mathématiques.

Quand s'en servir

Le modèle est utile à quiconque apprend, enseigne ou choisit une formation, et il conduit d'abord à une règle simple : pour devenir bon à quelque chose, il faut s'entraîner à cette chose, ou à ce qui lui ressemble le plus.

Limites et pièges

Il ne faut pas conclure que rien ne se transfère. La lecture, l'écriture et le calcul se transfèrent à presque tout, parce qu'ils font partie de presque toutes les tâches, ce qui est conforme à l'idée de Thorndike. Les connaissances elles-mêmes se transfèrent : celui qui sait beaucoup de choses comprend mieux les textes nouveaux. Certains chercheurs, comme David Perkins et Gavriel Salomon, soutiennent que le transfert lointain est possible quand il est enseigné délibérément, par un travail d'abstraction et de mise en relation. Le résultat pessimiste concerne surtout le transfert spontané et les entraînements généraux.

La mesure du transfert est en outre un sujet de débat. Les chercheurs Susan Barnett et Stephen Ceci ont fait remarquer en 2002 que le mot recouvre des distances très diverses, entre contenus et entre contextes, et que les études ne parlent pas toujours de la même chose. Un échec en laboratoire, après une heure d'entraînement, ne dit pas tout de ce que produisent des années d'études.

Le piège inverse serait d'en tirer un argument contre la culture générale. Que le latin ne muscle pas l'esprit en général ne dit rien de l'intérêt d'apprendre le latin pour lire des textes latins ou comprendre l'histoire des langues.

Enfin, ce résultat concerne directement ce répertoire. Lire la fiche sur le biais de confirmation ne garantit pas que vous penserez à ce biais le jour où il vous concernera, dans une situation qui ne ressemblera en rien aux exemples de la fiche. Connaître un modèle et le mobiliser au bon moment sont deux choses différentes, et la seconde demande de l'entraînement dans des situations variées.

Pour aller plus loin

Sources principales : Edward L. Thorndike et Robert S. Woodworth, « The influence of improvement in one mental function upon the efficiency of other functions », Psychological Review (1901) ; Edward L. Thorndike, « Mental discipline in high school studies », Journal of Educational Psychology (1924) ; Mary L. Gick et Keith J. Holyoak, « Analogical problem solving », Cognitive Psychology (1980) et « Schema induction and analogical transfer », Cognitive Psychology (1983) ; Adrian M. Owen et collègues, « Putting brain training to the test », Nature (2010) ; Daniel J. Simons et collègues, « Do “brain-training” programs work? », Psychological Science in the Public Interest (2016) ; Giovanni Sala et Fernand Gobet, « Does far transfer exist? Negative evidence from chess, music, and working memory training », Current Directions in Psychological Science (2017) ; Susan M. Barnett et Stephen J. Ceci, « When and where do we apply what we learn? A taxonomy for far transfer », Psychological Bulletin (2002) ; David N. Perkins et Gavriel Salomon, « Teaching for transfer », Educational Leadership (1988).