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Le treillis de modèles mentaux
Un enfant de sept ans peine à lire. L'enseignante pense à la méthode de lecture, l'orthophoniste à un trouble du langage, l'ophtalmologue à la vue et la grand-mère au manque de sommeil. Chacun regarde avec l'outil de son métier, et la bonne réponse demande souvent de les croiser. Cette fiche présente l'idée de Charlie Munger, qui recommande de se construire un « treillis » de modèles venus de plusieurs disciplines.
L'idée en bref
Le treillis de modèles mentaux (latticework of mental models) est une façon d'organiser ce que l'on sait. Au lieu d'accumuler des faits isolés, on retient les grandes idées de chaque discipline et on les relie entre elles, comme les lattes croisées d'un treillage de jardin sur lequel les faits et les expériences viennent s'accrocher.
L'idée vient de Charlie Munger (1924-2023), vice-président de la société d'investissement Berkshire Hathaway et associé de Warren Buffett. Il l'expose en avril 1994 dans un discours aux étudiants de l'école de commerce de l'université de Californie du Sud, intitulé « A Lesson on Elementary Worldly Wisdom ». Munger y soutient que des faits appris par cœur ne servent à rien s'ils ne s'accrochent pas à une théorie, et qu'il faut plusieurs modèles, parce que celui qui n'en a qu'un ou deux déforme la réalité pour la faire entrer dans ses modèles. Ces modèles doivent venir de plusieurs disciplines, car la sagesse du monde ne tient pas dans un seul département d'université. Il estime dans ce discours que quatre-vingts à quatre-vingt-dix modèles importants font la plus grande partie du travail.
Le texte a été repris dans le recueil Poor Charlie's Almanack (2005), puis l'idée a été diffusée par Shane Parrish sur le site Farnam Street. Il s'agit d'une tradition pratique, née de l'expérience d'un investisseur, et non d'une théorie scientifique.
Comment fonctionne un treillis
Un treillis remplit deux fonctions. Il sert d'abord de liste de contrôle. Devant un problème, on passe en revue les modèles que l'on connaît et l'on se demande lesquels s'appliquent, comme un pilote parcourt sa liste avant le décollage.
Il sert ensuite à repérer les combinaisons. Munger insiste sur les situations où plusieurs forces poussent dans le même sens et produisent ensemble un effet plus grand que chacune séparément. Il les appelle des effets « lollapalooza ».
La force de la méthode tient à ce que chaque modèle pose une question différente. L'économie demande qui a intérêt à quoi, la pensée systémique cherche où le flux se bloque, et les statistiques rappellent ce qui arrive d'ordinaire dans des cas semblables. Une personne qui ne dispose que d'une de ces questions donnera toujours le même genre de réponse.
Le même problème vu par plusieurs disciplines
Le treillis sert aussi hors des affaires, et il décrit assez bien ce que fait une bonne équipe quand elle se réunit autour d'un élève en difficulté.
Quand s'en servir
Le treillis est utile quand un problème résiste à votre explication habituelle, quand une décision est importante et difficile à défaire, ou quand vous sentez que vous donnez toujours le même diagnostic. Quelques questions permettent de le mettre en œuvre.
- Comment un économiste, un médecin, un ingénieur ou un biologiste décrirait-il cette situation ?
- Quel modèle ai-je utilisé spontanément, et lequel ai-je laissé de côté ?
- Plusieurs forces poussent-elles ici dans le même sens ?
Limites et pièges
L'idée de Munger repose surtout sur des témoignages et sur la réussite de son auteur. Aucune étude rigoureuse n'a mesuré si le fait d'apprendre une liste de modèles améliore les décisions. Un résultat voisin va dans son sens sans la démontrer : dans ses travaux sur les prévisions d'experts, publiés en 2005, le psychologue Philip Tetlock observe que les experts qui puisent dans beaucoup d'idées, qu'il appelle « renards » d'après un essai d'Isaiah Berlin, prévoient mieux en moyenne que les « hérissons » attachés à une seule grande théorie.
Le principal obstacle est le transfert d'apprentissage. La recherche en psychologie montre depuis longtemps qu'une idée apprise dans un domaine ne s'applique pas spontanément dans un autre. Reconnaître qu'une situation de classe relève des incitations demande de l'entraînement, et la lecture d'une fiche n'y suffit pas.
Le collectionneur de modèles s'expose à trois pièges. Le premier est de confondre le nom et la compétence, car savoir dire « goulot d'étranglement » ne remplace pas la connaissance précise de la boulangerie ou de la classe. Le deuxième est d'habiller après coup n'importe quelle opinion avec un modèle qui la confirme : avec cent modèles, on en trouve toujours un qui donne raison. Le troisième est d'oublier que ces modèles n'ont pas tous la même solidité. Un théorème de mathématiques, un effet de psychologie discuté et une maxime de bon sens ne se valent pas, et un treillis sérieux garde la trace de cette différence.
Pour aller plus loin
- Qu'est-ce qu'un modèle mental ? — les deux sens du mot, chez les psychologues et chez Munger.
- Le cercle de compétence — l'autre grande idée de Buffett et Munger : savoir où s'arrête ce que l'on sait.
- Le marteau de Maslow — ce qui arrive quand on n'a qu'un seul outil.
- Le transfert d'apprentissage — pourquoi appliquer une idée hors de son domaine est plus difficile qu'il n'y paraît.
Sources principales : Charlie Munger, « A Lesson on Elementary Worldly Wisdom as It Relates to Investment Management and Business », discours à l'USC Business School (1994), repris dans Peter Kaufman (dir.), Poor Charlie's Almanack (2005) ; Shane Parrish et Rhiannon Beaubien, The Great Mental Models, vol. 1 ; Philip Tetlock, Expert Political Judgment (2005).