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Le cercle de compétence

Un excellent chirurgien peut être un piètre investisseur, et un très bon professeur de lettres peut se tromper lourdement sur un chantier de toiture. La compétence ne se transporte pas d'un domaine à l'autre, alors que la confiance en soi nous y accompagne sans peine. Le cercle de compétence est une idée simple pour repérer l'endroit où votre jugement cesse d'être fiable.

L'idée en bref

Le cercle de compétence (circle of competence) désigne l'ensemble des sujets que vous comprenez assez bien pour y juger et y décider avec de bonnes chances d'avoir raison. À l'intérieur, vous savez ce qui est normal et ce qui peut mal tourner, alors qu'à l'extérieur vous ne savez pas toujours quelles questions poser.

L'expression vient de l'investisseur américain Warren Buffett, qui l'emploie dans ses lettres annuelles aux actionnaires de Berkshire Hathaway. Dans la lettre portant sur l'année 1996, il explique qu'un investisseur n'a pas besoin d'être expert de toutes les entreprises, qu'il lui suffit de savoir évaluer celles qui se trouvent dans son cercle de compétence, et il ajoute que la taille de ce cercle importe peu alors qu'en connaître les limites est vital. L'idée a une longue ascendance, puisque le « connais-toi toi-même » des Grecs et le Socrate de Platon, qui se dit plus sage que les autres seulement parce qu'il ne croit pas savoir ce qu'il ne sait pas, disent déjà quelque chose de proche.

Il s'agit d'une règle de prudence tirée de l'expérience, et non d'un résultat scientifique. La psychologie lui apporte toutefois un appui, comme on le verra plus bas.

Connaître la frontière plutôt qu'agrandir le cercle

L'idée contient deux affirmations. Chacun est compétent dans certains domaines et pas dans d'autres, ce qui est banal. La seconde affirmation l'est moins, car elle place l'important dans la frontière : une personne au petit cercle qui en connaît les bords se trompera moins qu'une personne au grand cercle qui en sort sans s'en apercevoir.

Le cercle se construit lentement, par des années de pratique accompagnées de retours rapides et clairs sur ses erreurs. Il s'use aussi, car un domaine change et la compétence acquise il y a quinze ans peut ne plus valoir aujourd'hui.

La difficulté tient à ce que la frontière est invisible de l'intérieur. En 2002, les psychologues Leonid Rozenblit et Frank Keil ont décrit une « illusion de profondeur explicative ». Leurs participants s'estimaient capables d'expliquer le fonctionnement d'objets familiers, comme une fermeture éclair ou une chasse d'eau. Après avoir dû rédiger l'explication détaillée, ils révisaient à la baisse l'évaluation de leur propre compréhension. Nous confondons facilement la familiarité avec la compréhension.

Aider son enfant sans sortir de son cercle

Le cercle de compétence concerne aussi les situations ordinaires où l'on doit décider si l'on agit soi-même ou si l'on passe la main.

Cet exemple montre qu'il existe une manière utile d'agir hors de son cercle : poser des questions de non-spécialiste et s'appuyer sur quelqu'un dont c'est le métier.

Quand s'en servir

La question du cercle se pose avant toute décision qui engage de l'argent ou la santé, et chaque fois que vous vous sentez sûr de vous dans un domaine que vous pratiquez peu. Quelques tests permettent de situer la frontière.

Limites et pièges

Le cercle peut devenir une excuse pour ne plus rien apprendre, alors que Buffett demande de connaître cette limite sans interdire de la repousser. Un cercle s'agrandit par l'étude et par la pratique délibérée, à condition de se souvenir que l'on reste débutant tant que l'on n'a pas été confronté à ses erreurs.

Il est difficile aussi de tracer la frontière seul. Les travaux sur l'illusion de profondeur explicative et ceux que l'on range sous le nom d'effet Dunning-Kruger, dont l'interprétation est discutée, suggèrent que nous sommes de mauvais juges de nos propres limites. L'avis d'un tiers compétent et l'épreuve des résultats valent mieux que l'impression intérieure.

Dans la vie courante, un parent ou un patient doivent souvent décider hors de leur cercle, sans pouvoir s'abstenir. Le modèle leur conseille alors de décider plus prudemment, en choisissant bien à qui ils se fient et en préférant les choix sur lesquels on peut revenir.

Enfin, le spécialiste qui ne sort jamais de son domaine finit par appliquer son unique outil à tous les problèmes, ce que le treillis de modèles cherche à éviter. Les deux idées se complètent : le treillis invite à s'instruire de tout, et le cercle à ne parier que sur ce que l'on comprend.

Pour aller plus loin

Sources principales : Warren Buffett, lettres aux actionnaires de Berkshire Hathaway pour les années 1996 et 1999 ; Leonid Rozenblit et Frank Keil, « The Misunderstood Limits of Folk Science: An Illusion of Explanatory Depth », Cognitive Science (2002) ; Platon, Apologie de Socrate.