Biologie et évolution
La niche écologique
Cinq espèces de petits oiseaux mangent les mêmes insectes dans les mêmes sapins, et pourtant aucune n'élimine les autres. En les observant de près, un jeune écologue a compris qu'elles ne chassaient pas au même endroit de l'arbre. Cette fiche explique ce qu'est une niche écologique, pourquoi elle limite la concurrence, et ce que l'analogie vaut pour un commerce ou un métier.
L'idée en bref
La niche écologique d'une espèce est l'ensemble des conditions et des ressources dont elle a besoin pour vivre, ainsi que la place qu'elle tient parmi les autres espèces : ce qu'elle mange, où et quand elle le trouve, quelles températures elle supporte et qui la mange. La niche désigne donc une manière de gagner sa vie dans un milieu plutôt qu'un lieu.
La notion s'est construite en trois étapes. Le naturaliste américain Joseph Grinnell emploie le terme en 1917 pour décrire les exigences d'un oiseau de Californie. Le Britannique Charles Elton, dans Animal Ecology (1927), insiste sur le rôle de l'animal dans la communauté, en particulier dans les chaînes alimentaires. Enfin, George Evelyn Hutchinson en donne en 1957 une définition plus rigoureuse et distingue la niche fondamentale, c'est-à-dire tout ce qu'une espèce pourrait occuper si elle était seule, de la niche réalisée, plus étroite, qu'elle occupe effectivement en présence de ses concurrents.
La niche est un concept établi de l'écologie. Parler de « niche » pour une entreprise ou une carrière est une analogie, devenue courante dans le vocabulaire du commerce.
Deux espèces ne vivent pas longtemps de la même façon
Dans les années 1930, le biologiste russe Georgy Gause élève ensemble, dans des tubes, deux espèces de paramécies qui se nourrissent de la même manière. À chaque fois, l'une finit par supplanter l'autre. Il en tire ce que l'on appellera le principe d'exclusion compétitive : deux espèces qui exploitent exactement la même ressource limitée, de la même façon et au même endroit, ne coexistent pas durablement, et la coexistence suppose donc une différence entre elles.
Ce partage a un prix. La niche réalisée de chaque fauvette est plus petite que sa niche fondamentale : seule, elle exploiterait probablement tout l'arbre. Occuper une niche revient donc à renoncer à une partie des ressources pour subir moins de concurrence.
La niche d'un commerce ou d'un métier
L'analogie s'énonce simplement. Lorsque plusieurs acteurs proposent la même chose aux mêmes personnes, ils se disputent une ressource limitée, et le plus gros ou le moins cher l'emporte souvent. Celui qui ne peut gagner sur ce terrain a intérêt à se différencier : servir un public précis ou répondre à un besoin particulier.
Le même raisonnement vaut pour un parcours personnel. Un traducteur d'anglais parmi des milliers d'autres subit une forte concurrence. S'il a aussi une formation de pharmacien, il devient l'un des rares à pouvoir traduire correctement une notice de médicament. La combinaison de deux compétences moyennement rares produit souvent une place très peu disputée. À l'école, un élève qui ne brille dans aucune matière prise isolément peut trouver sa place au croisement de deux goûts, par exemple le dessin et les sciences naturelles.
Quand s'en servir
Le modèle est utile lorsque vous vous sentez en concurrence frontale et que vous n'avez pas les moyens de gagner par la taille ou par le prix. Il aide aussi à comprendre pourquoi des acteurs apparemment semblables coexistent : il y a presque toujours une différence qui ne se voit pas au premier regard.
- Qui d'autre fait exactement la même chose que moi, pour les mêmes personnes ?
- Quelle partie de « l'arbre » est mal desservie par les concurrents les plus forts ?
- À quoi suis-je prêt à renoncer pour occuper cette place ?
- La niche est-elle assez grande pour en vivre, et de quoi dépend-elle ?
Limites et pièges
Le premier risque est celui du spécialiste. En biologie, les espèces très spécialisées sont efficaces tant que leur milieu est stable et fragiles dès qu'il change : le grand panda dépend presque entièrement du bambou, et le koala de quelques espèces d'eucalyptus. Une librairie qui ne vit que des commandes de trois écoles est dans la même situation. Une niche protège de la concurrence, mais elle laisse exposé aux changements du milieu.
Le deuxième risque est la niche trop petite. Un territoire que personne ne dispute est parfois un territoire où il n'y a rien à manger. L'absence de concurrents peut signaler une bonne idée ou une absence de clients.
Troisièmement, une niche attrayante ne reste pas vide. Si la librairie jeunesse prospère, d'autres l'imiteront, et la concurrence reprendra.
L'analogie a aussi ses limites propres. Une espèce ne choisit pas sa niche : celle-ci résulte d'une longue évolution, alors qu'une entreprise décide et peut changer de stratégie en quelques mois. Une niche de marché est faite de clients qui ont eux-mêmes des préférences changeantes, ce qui la rend plus instable qu'une cime de sapin.
Enfin, la biologie elle-même a nuancé le tableau. Les organismes ne se contentent pas d'occuper une niche : ils la modifient, comme le castor qui construit son barrage, ce que les chercheurs appellent la construction de niche. Par ailleurs, certains écologues, à la suite de Stephen Hubbell, soutiennent que le hasard explique une partie de la coexistence des espèces mieux que les différences de niche. Le principe de Gause décrit bien des expériences en tube, et moins simplement les forêts réelles.
Pour aller plus loin
- L'effet de la Reine rouge — ce qui arrive à ceux qui restent en concurrence frontale.
- La sélection naturelle et l'adaptation — le mécanisme qui façonne les niches du vivant.
- L'avantage comparatif — l'argument des économistes en faveur de la spécialisation.
- Le cercle de compétence — connaître le terrain où l'on est réellement bon.
Sources principales : Joseph Grinnell, « The niche-relationships of the California Thrasher », The Auk (1917) ; Charles Elton, Animal Ecology (1927) ; Georgy F. Gause, The Struggle for Existence (1934) ; G. Evelyn Hutchinson, « Concluding remarks », Cold Spring Harbor Symposia on Quantitative Biology (1957) ; Robert H. MacArthur, « Population ecology of some warblers of northeastern coniferous forests », Ecology (1958) ; Stephen P. Hubbell, The Unified Neutral Theory of Biodiversity and Biogeography (2001).