Économie et stratégie

L'avantage comparatif

Une avocate tape à l'ordinateur deux fois plus vite que son assistant. Elle a pourtant intérêt à lui confier la frappe de ses courriers, parce que chaque heure qu'elle passe au clavier est une heure qu'elle ne passe pas à plaider. Cette fiche explique ce raisonnement, que David Ricardo a formulé il y a deux siècles, et montre par le calcul pourquoi il vaut pour deux pays comme pour deux collègues.

L'idée en bref

Une personne ou un pays a un avantage absolu dans une activité quand il la réalise avec moins de ressources que les autres. Il a un avantage comparatif (comparative advantage) dans l'activité à laquelle il renonce au moins de choses pour la réaliser, c'est-à-dire celle où son coût d'opportunité est le plus faible. Le résultat surprenant est le suivant : même si l'un des deux partenaires est meilleur dans tout, les deux gagnent à ce que chacun se spécialise selon son avantage comparatif et à échanger ensuite.

Le principe est exposé par l'économiste anglais David Ricardo au chapitre 7 de ses Principes de l'économie politique et de l'impôt (1817). Robert Torrens en avait publié une première esquisse en 1815, et les historiens discutent encore de la part de chacun. Il s'agit d'un résultat logique : si les hypothèses sont remplies, la conclusion est démontrée par un calcul. Toute la discussion porte donc sur les hypothèses. On raconte que le mathématicien Stanislaw Ulam avait mis l'économiste Paul Samuelson au défi de citer une proposition des sciences sociales qui soit à la fois vraie et non évidente. Samuelson a rapporté qu'il avait trouvé la réponse des années plus tard, et que c'était l'avantage comparatif.

Le calcul de Ricardo : le drap et le vin

Ricardo prend deux pays, l'Angleterre et le Portugal, et deux produits, le drap et le vin. Il compte le travail nécessaire pour produire une même quantité de chaque produit pendant un an.

Il reste à répartir ce surplus par l'échange. Tout prix du vin compris entre 0,89 et 1,2 unité de drap arrange les deux pays : le Portugal obtient plus de drap qu'il n'en aurait fabriqué avec le même travail, et l'Angleterre paie son vin moins cher qu'en le produisant chez elle.

Entre deux collègues ou dans une famille

Le même raisonnement vaut à petite échelle, chaque fois que deux personnes se partagent des tâches et que leur temps est limité.

La leçon pratique est de se demander à quoi chacun renonce en prenant une tâche, plutôt que de chercher qui la fait le mieux. Un parent qui cuisine mieux et plus vite que son adolescent a quand même intérêt à lui confier le repas du mercredi si cela libère une heure pour une tâche que lui seul peut accomplir.

Quand s'en servir

Le modèle aide à répartir le travail et à décider de ce que l'on délègue. Vous pouvez vous poser les questions suivantes :

Limites et pièges

Le calcul est exact, mais il repose sur des hypothèses fortes. Ricardo suppose que les travailleurs passent sans difficulté du vin au drap, que tout le monde reste employé et que les coûts ne changent pas avec les quantités produites. Dans la réalité, un ouvrier du textile ne devient pas vigneron du jour au lendemain. Le modèle montre que le pays gagne dans son ensemble, il ne dit pas que chaque habitant gagne. Les travaux de David Autor, David Dorn et Gordon Hanson sur l'effet des importations chinoises aux États-Unis (2013) ont montré que les régions exposées avaient subi des pertes d'emplois durables, bien plus longues à résorber que les économistes ne le pensaient.

Le modèle est aussi statique. Il prend les avantages comme donnés, alors qu'ils se construisent par l'apprentissage. Un pays qui se spécialise dans une production simple, ou un débutant à qui l'on confie toujours les mêmes tâches, risque de ne jamais acquérir les compétences qui changeraient son avantage. C'est le cas de Paul, qui n'apprendra pas à rédiger un rapport si on ne lui en confie jamais.

Enfin, la spécialisation crée de la dépendance. Elle suppose que l'échange reste possible et que le partenaire reste fiable. Une entreprise ou un pays peut raisonnablement accepter de perdre un peu d'efficacité pour garder plusieurs savoir-faire et ne pas dépendre d'un seul fournisseur.

Pour aller plus loin

Sources principales : David Ricardo, Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817), chapitre 7 ; Robert Torrens, An Essay on the External Corn Trade (1815) ; Paul Samuelson, « The Way of an Economist » (1969) ; David Autor, David Dorn et Gordon Hanson, « The China Syndrome », American Economic Review (2013).