Économie et stratégie
La destruction créatrice
En 1975, un ingénieur de Kodak met au point le premier appareil photo numérique. En 2012, Kodak, qui avait dominé la photographie pendant un siècle, se place sous la protection de la loi sur les faillites, emportée par la technique née dans ses propres laboratoires. Cette fiche présente l'idée de Joseph Schumpeter, selon laquelle le progrès économique crée et détruit dans le même mouvement, et ce qu'elle implique pour ceux qui le vivent.
L'idée en bref
La destruction créatrice (creative destruction) désigne le processus par lequel les innovations, qu'il s'agisse de nouveaux produits ou de nouvelles techniques, remplacent les anciennes et font disparaître les entreprises et les métiers qui en dépendaient. Selon cette idée, la croissance vient surtout du remplacement de l'ancien par le nouveau, plus que d'entreprises qui feraient un peu mieux la même chose.
La formule est de l'économiste autrichien Joseph Schumpeter, au chapitre 7 de Capitalisme, socialisme et démocratie (1942). Schumpeter y écrit que ce processus est la donnée fondamentale du capitalisme. L'idée se trouvait déjà chez l'économiste allemand Werner Sombart en 1913, et elle doit beaucoup à Karl Marx, que Schumpeter avait lu de près. Elle est restée longtemps une description d'historien. En 1992, Philippe Aghion et Peter Howitt en ont donné un modèle mathématique de la croissance, et ils ont reçu pour ces travaux le prix Nobel d'économie en 2025, avec l'historien Joel Mokyr. La notion est donc sérieusement étayée comme description du fonctionnement des économies. Elle ne dit pas, à elle seule, que chaque destruction soit un bien.
Comment le nouveau chasse l'ancien
Schumpeter insiste sur un point : la concurrence qui compte vient du produit nouveau, bien plus que des prix entre entreprises semblables. Elle menace l'existence même des entreprises installées, au-delà de leurs marges. L'entreprise en place est souvent mal armée pour y répondre, parce que ses usines et ses bénéfices sont attachés à l'ancienne technique.
L'histoire économique est faite de ces remplacements. L'éclairage électrique a mis fin au métier d'allumeur de réverbères, et le traitement de texte à la plupart des emplois de dactylographe. À chaque fois, les gains sont diffus et arrivent peu à peu à des millions de gens, alors que les pertes sont concentrées et frappent en quelques années un métier ou une ville.
Dans une vie professionnelle et dans ce que l'on sait
Le modèle se transpose, à titre d'analogie, aux compétences d'une personne. Un savoir-faire est un capital, et un capital peut perdre sa valeur quand la technique change.
L'exemple suggère de distinguer, dans ce que l'on sait, les compétences attachées à un outil, qui peuvent être balayées en quelques années, et les compétences de fond, qui se transfèrent d'un outil à l'autre. Il montre aussi le coût réel de l'adaptation : il faut du temps et le courage de redevenir novice, et tout le monde n'est pas en situation de le faire.
Quand s'en servir
Le modèle est utile pour regarder une activité ou un métier sur la durée. Vous pouvez vous poser les questions suivantes :
- ce que je sais faire dépend-il d'un outil ou d'une technique particulière, et que resterait-il si cet outil disparaissait ?
- dans mon organisation, quelle activité rentable aujourd'hui nous retient d'adopter ce qui la remplacera ?
- quand une nouveauté apparaît, qui y gagne, qui y perd, et les perdants sont-ils accompagnés ?
- pour un jeune qui choisit une voie, quelles compétences garderont leur valeur quand les outils auront changé ?
Limites et pièges
Le premier piège est d'employer la formule pour justifier toute disparition. Dire d'une fermeture d'usine que « c'est de la destruction créatrice » suppose que quelque chose de meilleur se crée, et que ceux qui perdent retrouveront une place. Ce n'est pas garanti. Les emplois créés ne le sont souvent ni au même endroit ni pour les mêmes personnes. Schumpeter décrivait un mécanisme sans prétendre qu'il soit indolore. Les travaux d'Aghion et Howitt conduisent d'ailleurs à recommander de protéger les personnes plutôt que les emplois, en les aidant à rejoindre des activités plus productives.
Le deuxième piège est de croire que tout ce qui est nouveau va l'emporter. La plupart des innovations échouent, et beaucoup de techniques anciennes durent : le livre imprimé et le vélo ont survécu à ce qui devait les remplacer. Il est donc risqué d'annoncer la disparition prochaine d'un secteur.
Le troisième piège est de confondre la notion avec celle de « disruption », popularisée par Clayton Christensen en 1997, qui décrit un scénario plus précis où un produit simple et bon marché finit par supplanter les acteurs en place. Cette théorie a été discutée, notamment sur le choix de ses exemples. Enfin, la transposition aux individus reste une analogie. Une personne n'est pas une entreprise, et l'on ne peut pas traiter sa propre expérience comme un stock à liquider. Schumpeter lui-même pensait d'ailleurs que le capitalisme finirait par être remplacé, miné par son propre succès, ce qui ne s'est pas produit à ce jour.
Pour aller plus loin
- La sélection naturelle et l'adaptation — le mécanisme biologique dont celui-ci est souvent rapproché.
- L'effet de la Reine rouge — pourquoi il faut sans cesse évoluer pour garder sa place.
- L'effet Lindy — le contrepoint : ce qui dure depuis longtemps a des chances de durer.
- Le piège des coûts irrécupérables — ce qui retient les entreprises installées dans l'ancienne technique.
Sources principales : Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), chapitre 7 ; Philippe Aghion et Peter Howitt, « A Model of Growth Through Creative Destruction », Econometrica (1992) ; Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel, Le Pouvoir de la destruction créatrice (2020) ; Clayton Christensen, The Innovator's Dilemma (1997).