Économie et stratégie
Les externalités
Votre voisin tond sa pelouse le dimanche à huit heures. Il profite d'un jardin net, et vous subissez le bruit sans avoir été consulté et sans recevoir de dédommagement. Cette fiche explique ce que les économistes appellent une externalité, pourquoi elle conduit à trop de nuisances et à trop peu de bienfaits, et quelles réponses ont été proposées.
L'idée en bref
Une externalité (externality) est l'effet d'une action sur des personnes qui n'ont pas pris part à la décision, sans que cet effet soit payé ou compensé. Elle est négative quand elle impose un coût à autrui, comme la pollution ou le bruit. Elle est positive quand elle lui apporte un bénéfice, comme la vaccination ou un jardin fleuri visible de la rue. Celui qui décide ne compte que ce qui le touche lui-même. Il produit donc trop de ce qui nuit aux autres et pas assez de ce qui leur profite.
L'économiste anglais Arthur Cecil Pigou a exposé cette analyse dans The Economics of Welfare (1920), en distinguant le coût privé d'une activité de son coût pour la société. Il proposait de taxer les activités nuisibles et de subventionner les activités bénéfiques pour combler l'écart. En 1960, Ronald Coase a discuté cette solution dans un article célèbre, qui lui a valu le prix Nobel d'économie en 1991. La notion est l'une des mieux établies de l'économie. Les débats portent sur la mesure des dommages et sur le choix des remèdes.
Le coût que l'usine ne paie pas
Une externalité négative fait paraître rentable une activité qui ne l'est pas quand on compte tout.
La taxe de Pigou sert à mettre devant le décideur le coût qu'il faisait porter aux autres, afin qu'il en tienne compte dans son propre calcul. Les économistes disent qu'elle « internalise » l'externalité. C'est le principe des taxes sur le carbone.
Le bénéfice que l'on ne reçoit pas
Les externalités positives posent le problème inverse. Celui qui agit ne reçoit qu'une partie du bien qu'il produit, et il en fait donc moins qu'il ne serait souhaitable pour tous.
La vaccination en donne un exemple à grande échelle. La personne vaccinée se protège elle-même, et elle protège aussi ceux qu'elle ne contaminera pas, dont les nourrissons et les malades qui ne peuvent pas être vaccinés. Ce second bénéfice n'entre pas dans son calcul personnel. C'est une raison pour laquelle les vaccins sont souvent gratuits, recommandés ou obligatoires.
Quand s'en servir
Le modèle est utile pour examiner une décision, la vôtre ou celle d'un autre, en élargissant le cercle de ceux qui sont touchés. Les questions à se poser sont les suivantes :
- qui, en dehors de celui qui décide, supporte une part des coûts ou reçoit une part des bénéfices ?
- ces personnes ont-elles un moyen de se faire entendre, de négocier ou d'être dédommagées ?
- pour encourager un comportement utile à tous, peut-on réduire ce qu'il coûte à celui qui l'adopte ?
- pour limiter une nuisance, peut-on faire en sorte que son auteur en ressente lui-même le coût ?
Limites et pièges
La première difficulté est la mesure. Dans l'exemple, le dommage de 30 € par peau est donné, alors que dans la réalité il faut l'estimer, et les estimations varient beaucoup. Le coût d'une tonne de carbone ou le prix d'une nuit de sommeil perdue ne se lisent sur aucune facture.
La deuxième difficulté a été soulevée par Coase. Il fait remarquer qu'une nuisance a toujours deux parties : sans riverains en aval, la tannerie ne nuirait à personne. Il montre que si les droits de chacun sont clairement définis et si négocier ne coûte rien, les intéressés peuvent s'entendre eux-mêmes, sans taxe, quel que soit celui à qui la loi donne le droit. Les apiculteurs et les propriétaires de vergers en sont un exemple connu. James Meade avait présenté en 1952 les abeilles et les pommiers comme un cas d'externalité non payée. Steven Cheung a montré en 1973, par une enquête de terrain, que les uns et les autres passaient des contrats. Coase insistait cependant sur la condition de son résultat : dans la plupart des cas réels, négocier coûte cher, surtout quand les victimes sont des milliers. Il faut alors des règles ou des taxes.
Le dernier piège est de voir des externalités partout. Presque toute action touche quelqu'un d'autre. Si un commerçant perd des clients parce qu'un concurrent vend moins cher, il subit un effet qui passe par les prix, et non une externalité au sens des économistes. Mieux vaut réserver le terme aux effets non compensés et assez importants pour justifier une règle.
Pour aller plus loin
- La tragédie des communs — des externalités que les usagers d'une même ressource s'imposent les uns aux autres.
- La pensée de second ordre — l'habitude de chercher les conséquences des conséquences.
- Les incitations — taxes et subventions changent ce qui est avantageux pour chacun.
- Les effets de réseau — une externalité positive entre utilisateurs d'un même service.
Sources principales : Arthur Cecil Pigou, The Economics of Welfare (1920) ; Ronald Coase, « The Problem of Social Cost », Journal of Law and Economics (1960) ; James Meade, « External Economies and Diseconomies in a Competitive Situation », Economic Journal (1952) ; Steven Cheung, « The Fable of the Bees », Journal of Law and Economics (1973).