Décision et action
La loi de Parkinson
Vous aviez trois semaines pour rendre ce dossier, et vous l'avez terminé la veille au soir. Avec une seule semaine, vous l'auriez sans doute aussi terminé la veille au soir. La loi de Parkinson donne un nom à cette expérience commune. Son origine est moins connue : il s'agit d'une plaisanterie d'historien sur l'administration britannique.
L'idée en bref
La loi de Parkinson affirme que le travail s'étale de façon à occuper tout le temps disponible pour son achèvement. Une tâche à laquelle on accorde une journée prend une journée, et la même tâche à laquelle on accorde une semaine prend une semaine. Elle se complique, se charge de vérifications et de retouches, et occupe l'esprit sans avancer plus vite.
La formule ouvre un article publié dans l'hebdomadaire britannique The Economist le 19 novembre 1955, où Parkinson la présente comme une observation banale. Son auteur, Cyril Northcote Parkinson (1909-1993), était un historien de la marine. Il a repris le texte dans un livre paru en 1957 aux États-Unis, puis en 1958 au Royaume-Uni, Parkinson's Law. Il faut le lire pour ce qu'il est : une satire, écrite sur le ton faussement savant d'un traité scientifique, avec des formules mathématiques parodiques. Parkinson se moque de la bureaucratie. Sa « loi » n'est pas le résultat d'une recherche, et elle appartient à la famille des maximes, comme la loi de Murphy.
De quoi parlait vraiment Parkinson
La phrase sur le temps n'est que l'entrée en matière. Parkinson l'illustre par une vieille dame oisive qui consacre une journée entière à écrire et à poster une carte postale à sa nièce : une heure pour trouver la carte, une autre pour chercher ses lunettes, et ainsi de suite, alors qu'une personne occupée y mettrait trois minutes. Le sujet principal de l'article est ensuite la croissance des administrations. Parkinson soutient que le nombre de fonctionnaires augmente à un rythme régulier, quelle que soit la quantité de travail à accomplir. Il l'explique par deux « axiomes » : un fonctionnaire cherche à multiplier ses subordonnés et non ses rivaux, et les fonctionnaires se créent mutuellement du travail.
Il appuie sa démonstration sur des chiffres de l'Amirauté britannique. Entre 1914 et 1928, écrit-il, le nombre de grands navires de guerre en service est passé de 62 à 20, soit environ deux tiers de moins, pendant que celui des fonctionnaires de l'Amirauté passait de 2 000 à 3 569, soit près de 80 % de plus. Il cite de même le ministère des Colonies, dont le personnel a fortement grossi pendant que l'empire se réduisait. Ces chiffres sont choisis pour faire rire et pour frapper, et ils ne constituent pas une étude. Ils ont pourtant assuré le succès durable du texte.
Les devoirs du soir et les réunions
La maxime s'observe facilement à la maison. Un temps de travail sans limite claire invite à l'étirement, parce que rien n'oblige à commencer ni à finir.
Les réunions suivent la même pente. Une réunion inscrite pour une heure dure une heure, même si son objet n'en demandait que vingt minutes. Beaucoup d'équipes obtiennent le même résultat en réduisant la durée prévue et en annonçant l'ordre du jour à l'avance.
Quand s'en servir
La loi de Parkinson sert à interroger les délais. Elle est utile quand une tâche n'a pas d'échéance, quand l'échéance est lointaine ou quand une organisation grossit sans que son travail augmente.
- Combien de temps cette tâche prendrait-elle si je n'avais que la moitié du délai ?
- Qu'est-ce que le temps supplémentaire ajoute réellement au résultat ?
- Ai-je fixé une heure de fin, et pas seulement une heure de début ?
Limites et pièges
La loi de Parkinson est une observation satirique, et elle ne prétend pas à la rigueur. Quelques expériences de psychologie des années 1960 ont cependant testé son idée centrale. En 1967, Judith Bryan et Edwin Locke ont publié une étude intitulée « Parkinson's Law as a Goal-Setting Phenomenon », qui rattache l'effet aux objectifs de rythme que chacun se fixe en fonction du délai accordé. Ces travaux sont anciens, limités à des tâches de laboratoire, et ils ne suffisent pas à faire de la maxime une loi.
Son application sans nuance est dangereuse. Raccourcir un délai supprime l'étirement, mais pas le travail réel. Or nous sous-estimons régulièrement le temps que demandent nos projets, ce que les psychologues appellent l'illusion de planification. Les deux idées tirent en sens contraires : l'une dit que les délais sont trop longs, l'autre que nos prévisions sont trop courtes. Un responsable qui invoque Parkinson pour imposer des délais intenables obtient du travail bâclé, de la fatigue et des retards.
Tout travail ne se comprime pas non plus de la même façon. Une tâche d'exécution peut souvent être faite plus vite. Comprendre une notion difficile, laisser mûrir une idée ou apprendre par cœur demandent un temps qui ne dépend pas de la volonté : la mémoire profite de révisions espacées sur plusieurs jours, et un délai trop court les empêche. Il faut donc se demander, pour chaque tâche, si le temps supplémentaire nourrit le travail ou seulement l'hésitation.
Quant à la thèse de Parkinson sur la croissance inévitable des administrations, elle reste une plaisanterie sérieuse : elle désigne des mécanismes plausibles, mais le taux de croissance annuel qu'il prétendait calculer relève de la parodie.
Pour aller plus loin
- L'illusion de planification — l'idée opposée et complémentaire : tout prend plus de temps que prévu.
- La matrice d'Eisenhower — pour décider à quoi donner le temps ainsi libéré.
- Les incitations — pourquoi un responsable a intérêt à voir grossir son service.
- La répétition espacée et la courbe de l'oubli — un cas où le temps long est nécessaire et ne se comprime pas.
Sources principales : C. Northcote Parkinson, « Parkinson's Law », The Economist (19 novembre 1955) ; C. Northcote Parkinson, Parkinson's Law, and Other Studies in Administration (1957) ; Judith F. Bryan et Edwin A. Locke, « Parkinson's Law as a Goal-Setting Phenomenon », Organizational Behavior and Human Performance (1967).